‹ Mémoires;Chapitre 36 sur 302 · CHAPITRE IV. ' SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. ' SI

même de la nuit, entrer au Directoire pour l'informer de la situation de la capitale. Je lui fis accorder sa demande, qui paraissait dictée par le dévoùment à la patrie, et « à nos personnes qui la représentaient en ce moment», nous disait Bonaparte; car ses compliments étaient toujours de ce genre> c'est-â-dire directs, et ce qu'il est possible de trouver de plus personnel pour ceux à qui il s'adressait. Cette permission de prétendue entrée obtenue, on ne doute pas qu'il n'y fît honneur par son activité et son zèle. C'était plusieurs fois dans le jour, et même la nuit, des rapports sur la situation de Paris, sur les spectacles, les rassemblements, les lieux publics; on a déjà vu comme il y faisait chanter la Marseillaise, Ça ira, Veillons au salut de VEmpire. Suivi toujours des plus vaillants soldats du 13 Vendémiaire qu'on avait appelés le Bataillon des Terroristes, il imposait silence aux aristocrates, et leur jouait souvent des tours de son métier. Cette puissance de communiquer directement avec le Directoire était pour Bonaparte le moyen d'une autre puissance, celle de se présenter à toute heure, et comme il le voulait, chez les ministres, d'y pénétrer presque tambour battant, comme de la part du Directoire, et d'y faire faire sa volonté. Il rencontrait en même temps chez moi toute la société qu'il y avait connue précédemment; et il déployait auprès des hommes comme des femmes une certaine coquetterie des plus habiles, dont le talisman se rattachait, il est vrai, au pouvoir, c'est-à-dire à ce qu'il savait si bien faire valoir de sa liaison avec le Directeur.

Ainsi, les connaissances mêmes de plaisir et de galanterie n'étaient déjà pour Bonaparte que des moyens. Les personnes qu'il soupçonnait avoir du crédit auprès de moi ou de mes collègues, voilà les premiers objets de ses hommages les plus assidus. De chez moi, il allait trouver mes collègues, il s'autorisait toujours do mon nom, souvent avec une indiscrétion que la ruse ne pouvait couvrir; ses intrigue^

forçaient même plusieurs de nous à des explications pénibles. Au milieu de ses discours vagues et incertains qui avaient pour but de déguiser sa pensée ambitieuse, il laissa un jour percer celle d'avoir le commandement d'une armée. « Pourquoi pas moi comme un autre? me dit-il. Je suis bien jeune, mais le général Hoche ne l'est guère moins que moi : voilà quatre ans qu'il commande en chef. — Je parlerai de cela à mes collègues, dis-je à Bonaparte; je vous le promets », et je lui tins aussitôt parole.

Ma proposition fut bien loin d'être agréée au premier jmoment. Tous les membres du Directoire, sans en excepter Carnot, me repoussèrent. « Sans doute, dit celui-ci, il faut de l'ardeur, de la jeunesse, pour faire marcher les armées; mais il faut aussi de l'expérience, de la maturité et des preuves plus grandes que celles d'avoir coopéré à quelques mitrailles de guerre civile. »

Bonaparte, pressé de savoir comment ma proposition avait été reçue, était revenu sur-le-champ m'en demander nouvelle. Je n'avais pu lui taire la vérité; il ne s'était point tenu pour battu.

Bonaparte m'avait entendu dire : « Les femmes sont bonnes à quelque chose en ce monde : elles sont plus serviables que les hommes ». Il avait remarqué, parmi les dames qui venaient le plus fréquemment me voir au Luxembourg, la veuve Beauharnais, femme de manières assez douces, fort prévenante et qui m'entretenait quelquefois plus particulièrement que d'autres. Mme Beauharnais passait pour avoir quelque crédit auprès de moi : les uns croyaient qu'elle avait été ma maîtresse, d'autres qu'elle l'était encore. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle avait été précédemment, au su et au vu de tout le monde, celle du général Hoche e di tutti quanti. Ce n'est pas qu'elle n'eût aimé le général Hoche peut-être avec préférence : cela est concevable. C'était notre premier guerrier et l'un de nos plus beaux hommes, plus

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