CHAPITRE IV
nique. Ne lui laissez rien savoir de ce que vous savez, cher ami : vous feriez tout manquer. Du moment que je ne l'aime pas, vous entendez que je puis faire cette afTaire : c'est vous que j'aimerai toujours, vous pouvez y compter. Rose sera toujours à vous, à votre disposition, quand vous lui ferez un signe; mais je sais bien que vous ne m'aimez plus, me ditelle en versant tout à coup un torrent de larmes, qu'elle avait à commandement; c'est là le plus grand de mes chagrins; je ne pourrai jamais m'en consoler, quelque chose que je fasse. Quand on a aimé un homme tel que vous, xjarras, peut-on connaître au monde un autre attachement?... — Et Hoche, lui répondis-je avec fort peu d'émotion et presque en riant, vous l'aimiez aussi par-dessus tout, et pourtant l'aide de camp et Vanakre! et tutti quantil... Allons, vous êtes une fîère enjôleuse. » C'était le mot le plus doux et le plus juste qui pût lui être dit; enjôler tous ceux qui avaient des rapports avec elle, c'était le métier de Mme Bcauharnais, véritable chevalier d'industrie, si l'on peut ainsi dire, à la ville et à la Cour, depuis qu'elle avait été importée de son île de la Martinique en France.... Ma réponse l'avait pour ainsi dire interdite, et, n'ayant pas à me faire de réplique contre des faits aussi positifs, elle s'en tint à pleurer encore, à me prendre par les mains avec force, et à les porter sur ses yeux pour les mouiller de ses larmes. Cette scène me fatiguait, et ne sachant comment y mettre fin, je pris le parti de sonner pour mettre mon valet de chambre en tiers. Elle fut obligée de s'arrêter : Mme Beauharnais était une vraie comédienne qui savait à la fois jouer tous les rôles. Elle dit à mon valet de chambre qu'elle venait de se trouver indisposée, que les nerfs la tourmentaient, et que dans ces moments elle ne pouvait retenir ses pleurs; que je venais de la soigner comme un frère soignerait sa sœur; qu'elle se trouvait beaucoup mieux maintenant. Je profitai de ce mieux pour dire aussitôt qu'on mît les chevaux à ma
voiture, afin de reconduire Mme Beauliarnais chez elle; et voilà comme je m'en trouvai débarrassé. « Dans l'état d'indisposition où vous êtes encore, vous ne pouvez aller seule à votre maison. » Je lui donnai l'un de mes aides de camp pour l'accompagner.... Ses larmes étaient taries : le visag-e, tout à l'heure décomposé, avait repris sa mignardise tranquille et ses coquetteries usitées. Mon aide de camp me dit au retour que la dame était arrivée chez elle en très bonne santé. Quelques soupirs lui étaient seulement échappés dans la route, et elle n'avait que proféré ces mots : « Pourquoi a-t-on un cœur qui ne dépend pas de soi? Pourquoi avoir aimé un homme comme Barras? Gomment cesser de l'aimer? Comment s'en détacher? Comment jamais songer à un autre qu'à lui? Répétez-lui, je vous en conjure, combien je lui suis dévouée, et que je n'aimerai jamais que lui, quelque chose qu'il arrive de moi dans ce monde.... »
Mon aide de camp me rapporta de plus qu'au moment oii la voiture arrivait chez Mme Beauharnais, déjà Bonaparte s'y trouvait rendu; il était à la porte. Embarrassée d'être accompagnée de mon aide de camp, Mme Beauharnais descend avec précipitation de voiture, demande à Bonaparte son bras pour la soutenir, et lui raconte en hâte devant mon aide de camp, en le prenant à témoin, qu'elle vient de « se trouver mal chez moi; qu'elle a été si malade que je n'ai pas voulu la laisser aller seule; qu'elle n'est pas encore revenue à elle-même. Remerciez bien Barras, ajoute-t-elle en renvoyant mon aide de camp; dites-lui que vous m'avez laissée avec le meilleur de ses amis. »
Le meilleur de mes amis attendait avec impatience le résultat de la démarche qu'il avait été le premier à conseiller. Tout était bien concerté entre eux : mais tous deux se trompaient à qui mieux mieux, avec une singulière facilité. Voici un trait de leur manière déjouer la comédie. Par suite de ce qu'elle venait d'apprendre à Bonaparte sur son