CHAPITRE IV
indisposition prétendue, il fallait bien donner une cause quelconque de cette indisposition à celui qu'on allait faire le protecteur de sa vie. J'ai su, quelque temps après, quelle tournure l'enjôleuse courtisane avait prise. Suivant elle, je lui avais fait depuis longtemps la cour sans aucun succès : elle m'avait constamment résisté parce que je n'étais pas l'homme de son âme, si délicate. En raison de ses rigueurs, j'avais cherché à me dédommager, auprès de Mme Tallien, que je n'avais choisie que par dépit et à laquelle je ne restais attaché que par amour-propre, et j'y tenais si peu, disait-elle, que j'offrais de la lui sacrifier aussitôt, si elle, Mme Beauharnais, voulait être ma maîtresse; à l'entendre, j'avais été plus pressant que jamais cette dernière fois, ma violence avait même été le sujet d'un combat dans lequel elle s'était évanouie ; mais le souvenir de celui qu'elle aimait, la seule idée de Bonaparte lui avait rendu toutes ses forces, et elle avait triomphé, voulant apporter dans le nouveau lien qu'elle avait consenti toute la pureté d'une veuve jusqu'alors fidèle, et une virginité souvent plus précieuse que la première, puisqu'elle est la détermination du cœur et la volonté de la raison.
Bonaparte écouta, non sans la plus vive émotion, ce tripotage mensonger, bien digne de la femme la plus rouée, mais que, roué lui-même, au dernier degré, il regardait comme un ange de candeur et de vérité. Tout cela lui fit tant d'impression, qu'il entra dans une grande colère contre moi, et dans sa fureur il voulait se porter à tout, même me demander raison des outrages tentés contre la vertu de sa future épouse. Mme Beauharnais le calmait avec des caresses et des discours qui faisaient voir qu'elle ne craignait rien tant que l'éclat. Il aurait divulgué le secret de la comédie, et prouvé du reste qu'au lieu d'en être à la violence avec Mme Beauharnais j'en étais depuis longtemps arrivé à la lassitude et à l'ennui. « Je suis bien sûr, lui dit Bonaparte, d'après ce
que vous me racontez, madame, que Barras n'était pas plus avancé que cela avec vous, quoiqu'il ne passe pas pour un céladon accoutumé à filer le parfait amour aux pieds des cruelles beautés. Mais je vous ai vue depuis si longtemps chez lui dans une certaine familiarité, que des doutes eussent pu germer dans tout autre esprit que le mien : avouez, madame, que Ton peut penser, sans trop de sévérité, que les femmes qui voulaient lui tenir rigueur devaient au moins s'y prendre plus tôt pour ne pas s'exposer à la scène dont vous venez de m'informer. Il y a des accidents dont une femme est responsable, quand elle n'a pas su les prévenir. »
On croirait que Mme Beauharnais dût être interdite par des réflexions aussi justes : on va voir ce que la courtisane avait de ruses à son service. « Eh! mon Dieu, si elle n'eût pas été rendre visite à Barras, aurait-elle eu le bonheur d'y apercevoir Bonaparte? Si elle y a été plus fréquemment dans les derniers temps, n'était-ce pas toujours avec le désir de l'y rencontrer davantage? Si elle a pu passer par-dessus beaucoup des choses qui répugnaient à l'élégance et à la délicatesse de ses mœurs, l'aurait-elle fait sans cette considération toujours présente à ses yeux, de faire quelque chose d'utile pour son futur mari? Car, au bout du compte, Barras a bien des manières un peu brusques et le langage <iécidé, mais il est très bon, très serviable : il est fidèle à l'amitié, et quand on a su l'intéresser, on est sûr qu'il ne , vous abandonne point et vous sert chaudement. Prenons donc les choses et les hommes comme ils sont : Barras peut-il nous être utile dans sa position? Point de doute qu'il ne le puisse, et très efficacement. Tirons-en donc tout ce que nous pourrons, et ne nous occupons plus du reste!
— Oh! s'écria Bonaparte avec transport, s'il veut me donner le commandement de l'armée d'Italie, je lui pardonne tout; je serai le premier à me montrer le plus reconnaissant des hommes, je ferai honneur à la nomination, et nous