CHAPITRE IV
aurons de bonnes affaires : je réponds qu'avant peu nous roulerons dans l'or. »
Plus tard, se plaçant sur une plus grande échelle, Bonaparte a appelé cela de la gloire. Mais ï « or » était l'expression naïve qu'en ce moment il avait livrée à celle qu'il avait déjà reconnue capable de devenir son associée : indépendamment du désir et du besoin personnel qu'il avait de faire forlune, le rusé Corse avait bien jugé que le vrai moyen d'arriver à Joséphine, c'était l'argent. Il avait commencé à réussir par les cadeaux. Son succès fut décidé quand il lui eut assuré qu'il la « ferait rouler dans l'or, s'il avait un commandement en chef ». « Entendons-nous, se dirent-ils aussitôt; gardons-nous le secret inviolable, agissons de concert, et tâchons d'avoir promptement notre nomination. »
L'avouerai-je? Oui, je l'avouerai puisque je fais mes Mémoires, sans leur avoir donné le titre fastueusement modeste de Confessions; j'ai dit, autant que le puisse révéler un Français élevé dans les principes de la chevalerie, que je n'étais pas sans quelques accointances, déjà surannées il est vrai, mais cependant très réelles, avec Mme Beauharnais. Il y a peu d'orgueil de ma part, d'autres diraient beaucoup de modestie, dans cette révélation. Il en résultait néanmoins une position telle, qu'elle ne pouvait échapper à la connaissance de personnes qui étaient au courant de ma vie intérieure. Aussi Mme Beauharnais était-elle signalée généralement comme l'une de mes premières liaisons, et Bonaparte, qui était fréquemment chez moi, était l'un de ceux qui pouvaient le moins ignorer ce qu'il en était; mais il paraît que, sous le rapport qui touche les hommes ordinaires, cela lui était tout à fait indifférent, et qu'il avait à cet égard une grande supériorité. Ainsi, lorsqu'il préparait son union avec Mme Beauharnais, et qu'il ne pouvait croire ma relation finie, c'était lui-même qui m'amenait au Directoire sa future épouse par la main : elle lui servait déjà dans les affaires,
comme elle l'avait servi dans son avancement. Comme il avait toujours quelque chose à me demander, il croyait être moins demandeur en faisant solliciter par elle. Mme Beauharnais, m'ayant plusieurs fois voulu parler sans témoins, me priait sans cérémonie de passer dans mon cabinet avec elle seule. Bonaparte restait dans le salon à l'attendre, et faisait la conversation avec les personnes qui s'y trouvaient. Un jour Mme Beauharnais eut à m'entretenir plus particulièrement qu'à l'ordinaire; et notre séance se prolongea plus que je ne l'aurais voulu : elle me parlait avec l'efTusion de la tendresse qu'elle me disait avoir eue toujours pour moi, et à laquelle ne pouvait la faire renoncer son lien projeté. Me serrant dans ses bras, elle me reprochait de ne plus l'aimer, me répétant que j'étais ce qu'elle avait le plus aimé au monde, et dont elle ne pouvait se détacher au moment où elle allait devenir la femme du « petit général ».
Je me trouvais presque dans la situation de Joseph à l'égard de Mme Putiphar. Je mentirais cependant si je prétendais avoir été aussi cruel que le jeune ministre de Pharaon. . . .
Je sortis de mon cabinet avec Mme Beauharnais, non sans quelque embarras de mon côté *
Dans le même instant, Bonaparte, avec une impatience qu'il ne pouvait contenir, lui parlait de l'affaire qui était la raison, le prétexte de son entrevue avec moi, soit pour s'en couvrir, soit parce que cette affaire l'occupait réellement et exclusivement. Voilà ce que c'est que l'homme qui veut aller à son but! il ne doit point détourner la tête ni s'arrêter aux
i. La crudité des termes dans ce passage est telle, que tout en laissant Barras y exprimer assez clairement sa pensée, j'ai dû, par respect pour le lecteur, retrancher quelques lignes. (G. D.)