CHAPITRE IV
petites circonstances. De pareils soins sont réservés aux âmes vulgaires.
Mme Beauharnais répond d'ag-ir beaucoup, et sur plusieurs points à la fois. Elle me fera parler par mon aide de camp, par mon secrétaire, par plusieurs députés pour lesquels je parais avoir quelque estime. Bonaparte, lui, se charge de m'aborder directement, et de me parler de manière à m'atteindre. 11 m'a aperçu dès le siège de Toulon, m'occupant beaucoup des affaires d'Italie. C'était près de cette armée que j'étais délégué, dans le principe, et je n'en avais été distrait que par la nécessité de faire le siège de Toulon. Bonaparte m'approchant dès cette époque se souvenait de m'avoir souvent entendu parler des ressources que je connaissais pour que la République française terminât la guerre de ce côté de la frontière. Brennus et Annibal avaient été souvent devant lui des sujets de conversation qu'il n'avait pas laissé tomber, et j'avais souvent dit en riant que le nouveau Brennus ne rencontrerait point les anciens sénateurs de Rome, ni même les oies du Capitole; qu'il n'y avait pas de nouveau Fabius pour repousser Annibal. Toutes ces conversations, présentes à ma mémoire, devenaient autant de textes qu'il allait reproduire devant moi en me faisant honneur de tout. Pour arriver à mon amour-propre, il ne voulait être que le représentant et l'exécuteur de mes propres idées.
C'est effectivement avec ces discours (dont Mme Beauharnais a depuis révélé la préméditation, lorsqu'elle voulut prouver qu'elle ne devait rien à Bonaparte, qu'il lui devait tout, au contraire, et sa première élévation) qu'il m'aborde, et je dois confesser que, généralement assez en garde contre la flatterie, je ne le fus peut-être pas assez dans cette circonstance. D'ailleurs j'étais pénétré par toutes mes réflexions, par la connaissance des localités et celle des forces qui nous étaient opposées de ce côté, que la coalition y était le plus vulnérable, si Ton se déterminait à y faire la guerre avec
l'audace révolutionnaire qui avait réussi d'une manière si prodigieuse sur d'autres points, aux Pyrénées, au Nord et au Rhin. Bonaparte venant abonder d'une manière si adroite dans une idée qui avait été ma préoccupation, je me trouvai vivement ému de l'espérance d'avoir sous la main un homme dont la capacité ne me paraissait point au-dessous d'un grand plan, tel que l'invasion de l'Italie, et dont l'activité égalerait la hardiesse. Ajoutons à tout cela que Bonaparte était l'un de ces hommes qui, dans la question posée, n'avaient pas plus à perdre ici qu'au 13 Vendémiaire et qui avaient, au contraire, tout à gagner. « J'avoue cependant, dis-je à Bonaparte, n'avoir pu oublier que j'ai été battu complètement la première fois que je t'ai proposé pour général en chef; mais j'avais parlé sans chance de spécialité : nous en avons une à offrir, et que j'ai depuis trop longtemps saisie pour qu'elle n'encourage pas mes efforts. Je monterai à l'abordage demain et demanderai formellement qu'on te nomme général en chef de l'armée d'Italie. D'ici à demain, lu as le temps de voir Garnot et même nos autres collègues. Sans rien demander à Carnot, tu peux lui parler des affaires d'Italie avec toute la connaissance que lu en as, lui prouver que lu possèdes ce champ de bataille : je me charge du reste. »
Bonaparte ne manqua pas d'aller voir de suite mes collègues, surtout Carnot. Il l'entretint avec chaleur de l'état de l'armée d'Italie, sur laquelle il prétendait avoir de bonne source d'excellents renseignements. C'étaient tous ceux qu'il venait de tenir de ma confiance. Il accusa le commandant actuel Scherer de n'être qu'un imbécile ou un traître. C'était, disait-il, une « vieille culotte de peau qui ne pouvait plus monter à cheval ». La vérité est que Scherer avait déjà de l'âge, de l'obésité; mais, sans doute moins actif que dans sa première jeunesse, ce n'était nullement un imbécile ni un traître. 11 s'était aliéné beaucoup de militaires par de justes idées de réforme, qu'il avait présentées dans ses commande-