CHAPITRE IV
ments. Ses travaux comme inspecteur seront toujours des modèles de perfection à consulter.
Après que Bonaparte eut si mal parlé de ce Scherer qu'il aspirait tant à supplanter, dans la crainte qu'on ne songeât à le remplacer par Kellermann qui était alors aux Alpes, il se rua en même temps sur ce pauvre général et ne néglig-ea rien pour démontrer qu'il était d'une nullité absolue; que le vainqueur de A'almy était tout au plus capable de passer en revue les troupes qu'on devait envoyer en Italie.
Carnot avait écoulé avec intérêt notre jeune Corse, et, l'entendant donner des raisons que justifiait l'inspection de la carte, et que soutenaient les nouvelles récentes de l'armée d'Italie, le Directeur était, à son insu, entraîné à reconnaître et à condamner l'incapacité des deux g-énéraux placés de ce côté. Carnot, dès ce moment, se trouvait moins indisposé contre l'âge et la personne de celui qu'il avait d'abord repoussé hautement et sans me laisser espérance de retour.
Le lendemain, les nouvelles de l'armée d'Italie venant naturellement les premières sur le tapis, je prends la parole pour exposer notre situation malheureuse de ce côté de la frontière, je démontre qu'il est impossible que le salut de la République reste dans les mains débiles qui en sont en ce moment dépositaires, qu'il faut de la jeunesse, de l'activité, de l'audace, encore de l'audace; je proposai pour commander en chef l'armée d'Italie le général Bonaparte, en cet instant général en chef de l'armée de l'intérieur : né Corse, montagnard, exercé dès sa naissance à gravir les montagnes, il a les dispositions premières pour faire ce genre de guerre sur le théâtre de l'Italie; il a des connaissances locales; personne n'est plus propre que lui à tirer l'armée de l'état de léthargie où on la tient enchaînée depuis trop longtemps. Carnot ne parle point pour appuyer ma proposition, mais il y adhère, et Bonaparte est nommé général en chef de l'armée d'Italie le 14 ventôse an IV Le 19 du même mois (correspondant au '^aVv?*°
9 mars d796), il épousa Mme Beauharnais à la municipalité du 2* arrondissement de Paris.
Pendant douze jours que Bonaparte reste encore dans la capitale, je lui rends cette justice que la lune de miel ne paraît point absorber ses moments. Il s'occupe de harceler le Directoire, les ministres, pour qu'on lui accorde des hommes, de l'argent, des habillements. On lui donne tout ce qu'il est possible d'imaginer et bien au delà de ce que permettaient alors les faibles moyens de la République. Après qu'il a tout obtenu, il demande encore, et se plaint toujours, et il s'en va disant avec humeur : « Puisqu'on me refuse tout, il faudra bien que je sache m'en passer. J'en demanderai maintenant aux ennemis : ils seront plus généreux par la manière dont je m'y prendrai. »
Si le récit des particularités que je viens de faire connaître peut être regardé comme un peu indiscret, suivant nos mœurs françaises, dans ce qui touche aux femmes, je pourrai le justifier en disant que je n'ai rien révélé qui ne fût déjà beaucoup connu par toutes les histoires contemporaines. Toutes se sont accordées à constater que cette époque de la vie de Bonaparte, comme tant d'autres, n'avait été qu'une intrigue et un calcul d'intérêt. En révélant la part que j'ai eue dans ce drame, il me semble que j'ai peut-être quelque droit à l'indulgence. En même temps que rien dans tout ceci n'a été de ma conception, si je livre aussi ingénument ce qui a été de mon fait, on doit savoir quelque gré à celui qui a voulu tout sacrifier à la vérité, tout en sachant bien que sa facilité et le laisser-aller qu'il a pu avoir dans cette affaire et en plusieurs circonstances n'étaient pas sans quelque blâme. Je n'ai point écrit mes Mémoires pour me faire croire meilleur que je ne l'ai été réellement ; encore moins que j'aie été infaillible et que je ne me sois jamais écarté de la rigueur d'attention que demandent les devoirs d'une première magistrature. Il y a dans notre vie publique, comme dans notre