‹ Mémoires;Chapitre 47 sur 302 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

vie privée, beaucoup plus d'entraînement qu'on ne croit d'abord. Les calculateurs froids mettent à profit cette disposition : motif de plus, me dira-t-on, pour se tenir en garde contre eux, et l'on aura raison.

La Révolution a trouvé Bonaparte sous-lieutenant d'artillerie. Avec tous les talents et toute Tintrigue qu'on puisse lui accorder, il serait au bout de longues années parvenu au grade de capitaine, peut-être à celui de lieutenant-colonel; le voilà dans quelques moments chef de bataillon, chef de brigade, général de brigade, général de division, général en chef. Par suite du généralat, le voilà marié à une femme qui, sans être d'une naissance fort relevée, se trouvait cependant, par sa précédente alliance, rapprochée de la noblesse et de la Cour. L'ambition même avouée de Bonaparte n'allait pas si haut, puisqu'il avait inutilement cherché à épouser une fille du négociant X..., marchand de savons de Gênes et Marseille, et qu'il n'avait eu d'autre réponse que celle-ci : « Nous avons déjà bien assez d'un Bonaparte dans la famille ». Gomme Lucien, qui n'avait épousé que par manèges la fille de l'aubergiste Boyer, Bonaparte eût été trop heureux de faire une alliance pareille, car son beau-père lui eût au moins donné dans sa maison, comme à Lucien, le pain qu'il n'avait même pas puisque, sans emploi, il était sans ressources. Je suis loin de reprocher à Bonaparte l'infimité de sa naissance et celle de sa fortune, et je suis loin de méconnaître que celui qui au départ de la carrière était le plus éloigné du but est celui qui aie plus de mérite à l'avoir atteint le premier; mais enfin, sans vouloir défalquer ce que le prix du talent peut mettre dans la balance avec l'habileté, toujours ai-je bien le droit de constater à qui dans cette circonstance Bonaparte fut redevable de tout ce qui va lui échoir.

La Révolution le tire de l'abjection : on ne peut guère soupçonner qu'il puisse être autre chose que respectueux et reconnaissant envers cette Révolution qui est pour lui la

source de tout bien et de toute élévation. On verra dans la suite ce que c'est que la reconnaissance et le respect de Bonaparte pour les hommes comme pour les choses à qui il doit toute son existence.

Cependant les défenseurs de Bonaparte, ou ceux qui maladroitement ont dit ou cru qu'ils l'étaient, ont raconté qu'il avait un profond regret du sièg-e de Toulon et du 13 Vendémiaire, à cause du vernis révolutionnaire que cela pouvait jeter sur sa personne. J'ai prouvé qu'en ces deux affaires il avait moins de reproches à s'adresser qu'on ne l'entend ordinairement lorsqu'on veut qu'il y ait tout fait, et qu'il n'y a joué qu'un rôle secondaire; je conçois que l'homme qui a passé sa vie à vouloir dissimuler ou enfouir son origine, donnât tout au monde pour faire perdre la trace de son Souper de Beaucaire, de son jacobinisme à Valence, à Marseille, de son dévoûment servile à l'armée d'Italie avant qu'il dût commander en maître; de sa dureté ultra-révolutionnaire à Toulon et de sa conduite non moins déterminée au 43 Vendémiaire à Paris.

Nous avons vu que Bonaparte, hardi à demander toujours au moment de son départ, était déjà mécontent et presque injurieux envers le Directoire, dont il voulait astucieusement me séparer en me disant : « S'ils sont des ladres : vous, vous avez été et serez toujours généreux à mon égard ». L'avocat patelin avait à me demander quelque chose encore; je lui avais fait donner par tous les ministères ce que chacun pouvait offrir dans ses attributions. Tout lui était bon : outre l'argent, c'étaient des voitures, des chevaux, des harnachements de toute espèce, des meubles, enfin tous ustensiles qui n'étaient point militaires et qui ne pouvaient le suivre. C'était probablement pour sa femme, qui ne devait point l'accompagner, et qui, dès longtemps exercée à ce genre de métier, savait faire de l'argent. J'avais les meilleures cartes connues de tous les théâtres de la guerre d'Europe, de manus-

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