CHAPITRE IV. Tî
crites même pour l'Italie, sur lesquelles, dans mes premières idées, lorsque je comptais pénétrer dans ce pays en l'an II, j'avais marqué des reconnaissances, diverses positions, et toutes les entrées possibles de l'Italie. Bonaparte, qui me les avait vues jadis, me demanda à les revoir, et quand je les lui eus montrées : « Ohî pour celles-là, elles m'appartiennent, dit-il en riant : c'est moi qui vais chasser sur vos terres ». Je lui répondis en riant : « Prends-les, fais bonne chasse, et tu me les remettras au retour ». Je n'ai eu à ce sujet aucune preuve de sa mémoire. Le général et surtout l'empereur ont su oublier les petits services et même les bienfaits, comme Louis XII disait que le roi devait oublier les injures faites au duc d'Orléans.
Mais si Bonaparte trouvait d'assez bonnes raisons pour accepter mes cartes d'Italie, ou plutôt pour les prendre avant que je les lui eusse données, j'avais d'autres cartes encore qui ne lui présentaient point de prétextes pour me les demander. C'étaient des cartes de l'Inde extrêmement précieuses et récemment faites par les Anglais, beaucoup plus avancés que nous dans les recherches qui concernent ces pays. Je devais ces cartes à l'amitié particulière des fonctionnaires qui avaient eu les premiers rangs dans l'Inde. Plusieurs étaient aussi manuscrites. Bonaparte me témoigna le plus vif désir de les avoir pour les consulter. Il devait toujours me les rendre. « Mais, lui dis-je, tu ne vas pas encore dans l'Inde. Tu as donc des desseins bien lointains? » Pour toute réponse, il riait encore, mais en prenant mes cartes, qu'il remit aussitôt à l'un de ses aides de camp, qu'il appela et qu'il faisait attendre dans mon antichambre, avec mes domestiques, préludant ainsi à son insolence future. Tel fut le sort de CCS cartes précieuses, que j'appelais mes Indiennes. J'ai vainement essayé depuis de m'en procurer de pareilles par la voie de l'Angleterre et par des correspondances directes dans l'Inde; je n'ai jamais pu les remplacer,
Possesseur de mes cartes, ce n'était pas assez : il me demanda tous les plans qui pouvaient m'avoir été confiés personnellement; il s'était déjà fait remettre tout ce qui était à la disposition des ministères et du dépôt de la guerre, et il y avait puisé avec brutalité, prenant tout ce qui lui convenait, et sans donner de reçus. Au nombre des pièces les plus intéressantes que je montrai à Bonaparte, j'en retrouve une qu'il saisit avec avidité, dont il fit de sa main une copie et qui ne sera pas sans intérêt aujourd'hui, en raison de son auteur et des idées qu'elle renferme. Elle est du célèbre Geracchi, le premier sculpteur de son époque, sans en excepter Canova. Geracchi avait eu avec moi et Garnot plusieurs conversations sur la situation de l'Italie à l'égard de la République française. Tout en rendant justice à la pureté de son patriotisme et à la justesse de ses opinions, nous avions cru devoir lui faire des objections qui, en prévoyant ses réponses, nous autorisassent davantag'e à goûter ses idées. Elles étaient sans doute très ardentes, mais ce n'était pas une raison pour nous d'en être intimidés; nous étions loin de là. Je laissai copier par Bonaparte le plan de campagne de Geracchi, qui pouvait très bien aller à son caractère entreprenant. Je ne crois pas prétendre ici que ce soit Geracchi qui ait fait la campagne d'Italie, et que Bonaparte ne put la comprendre ni la concevoir lui seul. L'agitation cérébrale qui l'a toujours dominé, a montré des résultats incontestables; ils ont prouvé qu'il était un de ces hommes les plus capables des efforts les plus heureux, comme des erreurs les plus déplorables de l'imagination. Mais, en relisant aujourd'hui ces pages de Geracchi, si rapidement tracées au courant de la plume en sortant de ses conférences avec Garnot et moi; de cet artiste qui ne savait nullement écrire, je suis encore étonné de tout ce que l'âme peut suppléer au talent dans les hommes qui en ont une. Bonaparte ne parut pas moins frappé que moi de ce qu'elles contenaient de hardi, de net et d'expressif sur le système