CHAPITRE V
L'un de ces hommes, dont l'impatience avide est égale à sa nullité, sut toujours fatiguer les gouvernements pour avoir des places et de l'argent; le général Beurnonville, depuis qu'il est revenu de sa captivité, ne cesse d'assiéger le Directoire pour être employé. 11 est plein « de courage, de force », dit-il avec sa forfanterie ordinaire, « il a encore vingt campagnes dans le ventre au service du Directoire ». Il a commencé par solliciter des indemnités pour toutes les pertes qu'il prétend avoir faites pendant sa détention r\ l'étranger. Dans la considération de son malheur, le Directoire a donné à Beurnonville plus qu'il n'a jamais eu de fortune, bien national, argent, fournitures de toute espèce. Les affaires arrangées à souhait, Beurnonville, toujours moins timide dans ses désirs, ne craint pas de solliciter un commandement en chef lorsqu'il les voit remplis par tant d'hommes supérieurs dont il ne serait pas digne d'être le sous-lieutenant; car tous ceux qui ont le droit de le juger pensent qu'il n'est pas capable de mener, comme on dit vulgairement, un caporal et quatre hommes. Quanta moi, je pense que lorsqu'il s'agit de confier la vie, la fortune des hommes et le salut de l'Etat à un général en chef, on doit y regarder à deux fois, et bien s'assurer de ce qu'on peut en attendre. Rewbell est de mon opinion, et soutient d'ailleurs que Beurnonville n'est pas seulement un général inepte, mais encore un intrigant sans opinion, et susceptible de toutes celles que lui indiquera son intérêt, malgré ses hyperboles républicaines. Cependant Beurnonville continue tellement à nous obséder, que, de guerre lasse et réellement pour nous en débarrasser, Carnot nous dit un jour : « Je ne vois guère qu'une armée qu'on peut donner k cet important Beurnonville, c'est celle où il n'y aurait rien à faire ». Telle est à peu près en ce moment l'armée du Nord qui garde la Hollande; elle ne sera guère qu'une armée d'observation, tandis que toutes les autres seront en mouvement. Beurnonville est donc nommé général en
chef, heureuse nécessité pour lui de nous décharger de ses imporlunités et de ses demandes acharnées. Nous avions imaginé en être quittes, lorsque Beurnonville, revenant, encore sur la question de son indemnité, ou plutôt de ses indemnités, qu'il prétend ne lui avoir été données qu'avec beaucoup de parcimonie, nous déclare qu'il est sans voiture, sans équipages, sans chevaux; il lui est impossible de partir s'il n'est pas au moins monté comme un général en chef. « Vous le serez d'une manière digne de vous, lui dis-je avec ironie; je voudrais que les trois chevaux que j'ai dans mon écurie pussent vous être agréables et vous convenir, je m'empresserais.... — Accepté! » me répond Beurnonville, avec beaucoup de reconnaissance, et en me serrant la main, que je dégageai de suite pour retourner aux personnes que j'avais dans mon salon et auxquelles il ne m'avait pas encore permis de donner audience.
J'avais voulu faire une plaisanterie qui remît le général Beurnonville à sa place, et lui donner une leçon de discrétion, quand le lendemain je reçois une lettre de l'infatigable pétitionnaire, qui m'apprend qu'il veut bien,' et de très bon cœur, recevoir d'un ami tel que moi le cadeau de trois chevaux de mon écurie que j'avais eu dès longtemps l'idée de lui offrir. Je ne pouvais en croire mes yeux; je cherchais un instant l'issue par laquelle je pourrais échapper à l'indélicatesse de Beurnonville, lorsque je réfléchis que ce n'était pas, au bout du compte, une trop mauvaise affaire, d'être quitte au prix de trois chevaux d'un aussi fâcheux solliciteur; et je conclus le marché en lui faisant remettre mes trois chevaux par mon piqueur; mais il était chargé de lui dire très expressément que le Directoire le croyait déjà rendu à sa destination, qu'il se gardât donc bien « de reparaître au Luxembourg ».
Notre ministre à Copenhague, Grouvelle, a eu sa première audience solennelle du roi. Le comte de Bernstorf, ministre d'État