CHAPITRE V
s'aider mutuellement et concourir à une même opération. Le Directoire ayant trouvé plus de docilité dans Jourdan avait pu lui donner la préférence par cette raison. Mais nous regardions Pichegru tout au plus comme un mécontent. Si nous avions eu de lui le moindre soupçon d'une trahison dont il aurait eu seulement la pensée, à la tête de son armée, nous ne l'aurions pas plus nommé ambassadeur en Suède que nous ne l'aurions laissé général en chef. Le fait constant, c'est que c'était lui qui avait donné sa démission du généralat, comme il refusa en ce moment l'ambassade de Suède. Le motif qu'il en donna et que nous avons cru réel, c'était le besoin de se reposer pendant quelque temps dans son pays des fatigues militaires, non interrompues, qu'il avait éprouvées depuis plusieurs années, et le désir d'arriver à la députation. Ce désir était celui de beaucoup de militaires qui, ayant été jusqu'alors subordonnés au pouvoir des représentants du peuple, s'imaginaient que, parvenus à une assemblée politique, ils y trouveraient à leur tour le droit de cette supi'ématie dont ils n'avaient été que les serviteurs. Mais ils se trompaient. Depuis que les pouvoirs avaient été distingués et divisés, chacun devant être à sa place, les députés ne pouvaient plus avoir que l'influence de leurs talents; et leurs actes n'étant que collectifs, ils ne pouvaient y trouver les jouissances de la volonté individuelle. Ce genre de jouissance était davantage réservé encore aux militaires dans les grands commandements des armées, où, désormais dégagés des représentants du peuple, ils n'avaient plus à reconnaître de supérieurs que le Directoire.
Le ministre de la marine est dénoncé au Conseil des Cinq-Cents : il ne s'est pas, dit-on, conformé strictement à la loi sur la nouvelle organisation de la marine. Le Directoire, dans un message rédigé par le ministre lui-môme, demande des renseignements et n'obtient que de l'humeur des députés, mais ils finissent par retirer leur plainte et passer à l'ordre du jour.
Tandis que la France vient d'être si profondément sillonnée depuis plus de quatre ans par le passage violent des armées, il n'a pas été possible de s'occuper d'autre chose que des besoins de ces armées pour les lancer sur l'ennemi, et l'on sent quelle dégradation a dû suivre quand toutes réparations ont été nécessairement ajournées; de toutes parts nous sommes informés que les routes sont dans un tel état de délabrement, que les communications sont presque interceptées. Le Directoire pense que l'établis sèment d'un droit de passe pourrait subvenir aux réparations et à l'entretien; que de larges jantes imposées aux roulages pourraient aussi soulager les routes. Nous avons au soutien de cette idée nos voisins et l'exemple de la Belgique, et nous décidons que ces deux moyens seront pris à la fois.
L'agitation qui existe dans le Midi doit avoir encore ses contrecoups. Toutes les fois qu'elle devient un texte ou un prétexte de discussion dans les autorités supérieures de Paris qui s'en occupent, ou qu'on s'en occupe, grand tumulte au Conseil des Cinq- Cents : des menaces, des insultes et même des coups sont échangés entre plusieurs députés; Isnard, Jordan, Lesage-Senault, Julien Souhait et Talot sont les lutteurs dans cette arène. Le président s'est couvert sans pouvoir faire cesser cette scène violente. Elle a été amenée par la demande de supprimer une commission chargée d'un rapport sur le Midi.
23 Germinal Lg Directoire apprend que des mouvements sérieux se sont manifestés sur l'escadre française mouillée à Cadix : les équipages ont exigé avec menaces de partager les prises. Ces réclamations pouvaient n'être pas sans quelque fondement, mais il ne faut pas que la discipline succombe. Les plus audacieux sont arrêtés par l'amiral Richery. On croit avoir depuis reconnu que des agents anglais poussaient au désordre; cette explication est une heureuse issue pour sauver les torts de tout le monde.
Divers rapports nous informent que la ville de Paris, siège du nouveau gouvernement, continue d'être le foyer d'intrigues dangereuses pour notre existence collective et même individuelle ; on y fabrique des pamphlets, on y organise la sédition; des orateurs fougueux forment des groupes; ils répandent des mensonges, des calomnies, des alarmes qui attaquent le crédit public : quelquesuns vont jusqu'à prêcher hautement la révolte; ils invoquent la Constitution de 1793 et la loi agraire. L'Europe est aujourd'hui bien convaincue que ce n'est plus par une guerre ouverte qu'on peut renverser les institutions de la République : la corruption, la division sont les seuls moyens qui restent à nos ennemis. Le Directoire fait une proclamation pour éclairer les bons citoyens sur toutes ces manœuvres; mais dans l'organisation vraiment libérale dont la Constitution de l'an III a doté la France elle a laissé une grande latitude à la liberté et à peine prévu les moyens de répression de la licence; les lois manquent pour les cas les plus ordinaires; tout est donné à l'attaque, rien n'est réservé à la défense. Le Directoire propose au Conseil des Cinq-Cents une disposition législative pour que tout imprimeur soit tenu de mettre son nom et sa demeure au bas de l'écrit qu'il imprime; et que tout distributeur d'écrits qui ne porteraient pas la signature de l'imprimeur soit passible de poursuites judiciaires.
Si l'on considère quelle nature et quelle quantité de lois sur, c'est-à-dire contre, la liberté de la presse ont été faites par tant de gouvernements consulaires, impériaux et royaux qui ont régi la France, on reconnaîtra que le Directoire à sa naissance et ayant