CHAPITRE VI
de garantir l'ordre, elle inquiète les autorités et les citoyens. Divers partis avaient fait entrer dans la légion de police les hommes qu'ils croyaient leur être dévoués. De pareils éléments ne pouvaient que préparer de malheureux résultats : je les prévis. La légion ne fut pas moins organisée contre mon avis : je voyais dès le principe le danger d'une garde prétorienne; j'avais voulu une garde simple de police secrète, qui, tout entière à ses devoirs, ne s'occupât pas de politique. L'ancien guet de Paris avait des institutions. La plupart des soldats du guet étaient des pères de famille sédentaires, intéressés au repos public et voués à son maintien ; on avait craint de rétablir ce qu'on avait appelé les Tristes à pattes; on avait voulu faire du nouveau, et la légion de police avait obtenu la préférence. Mais elle n'avait nullement rempli le but ni l'honneur de son mandat. Le Directoire, malgré toute sa confiance apparente dans la légion de police, avait bientôt reconnu qu'il ne pouvait s'y abandonner, il les surveillait depuis longtemps : il juge le moment arrivé d'écarter le péril. Nous arrêtons que la légion de police sera envoyée aux armées, où elle se distinguera sans doute par une discipline égale à sa bravoure. C'était mon opinion personnelle et encore mon espérance : je connaissais dans la légion de police de sincères patriotes et d'excellents militaires. Plusieurs démentirent ma loyale confiance, et les 2*^ et 3° bataillons refusèrent d'obéir. Nous fûmes obligés de dissoudre cette légion, et, pour en effacer même le nom, de l'incorporer en la disséminant dans les différents rayons de l'armée. Voilà l'inconvénient des corps qu'on établit dans les capitales, en les mettant dans le secret de la politique qu'on les appelle à soutenir. On en fait tantôt des prétoriens, tantôt des janissaires, des gardes impériales. L'unique devoir des soldats doit être désormais de défendre les frontières. Le dépôt des cités ne doit être remis qu'aux gardes nationales, c'est-à-dire à ellesmêmes. Si quelque rigoureuse circonstance fait dévier du
principe, on y est toujours rappelé par les conséquences les plus funestes.
Depuis que Bonaparte a fait sa première apparition sur le théâtre de la guerre, ses historiens et lui-même se sont assez et trop occupés peut-être d'attribuer à sa personne exclusivement l'honneur de ce qui a été fait d'important dans la guerre comme dans la politique. Il s'est tellement emparé de toutes les pages, de toutes les annales, qu'il semble y avoir pléonasme continuel à en parler encore. Je ne prendrai point dans cette satiété le droit de supprimer de mon récit ce que la conduite actuelle de Bonaparte nous offrira de réellement digne de mémoire. Or la campagne d'Italie, qui commence dans l'année IV® de la République, présente certainement un grand sujet d'étonnement et d'admiration. On voudrait vainement contester la capacité supérieure de celui qui la dirige. Lorsque le guerrier qui débute aura parcouru une longue carrière, et qu'on aura vu se succéder une longue suite de faits gigantesques, peut-être ceux qui voudraient rendre à Bonaparte la justice la plus fondée, reviendront-ils avec le plus d'autorité s'appuyer sur ses premières campagnes d'Italie; il est vrai qu'elles ont pour principal mobile la puissance de la Révolution et l'ardeur de la liberté; que si ces nobles sentiments ne sont point dans le cœur de Bonaparte, ils sont au moins dans sa bouche, et que la masse sincère qui les accepte est transportée d'enthousiasme. Que ne peut alors un général habile qui a jugé les ressources que lui fournit la Révolution, en mettant sous sa main tous les vaillants soldats qui viennent d'être créés depuis quatre ans sur le champ de bataille où ils se sont déjà immortalisés. C'est maintenant à son propre compte que Bonaparte va prendre la gloire et les talents de tant de héros formés par la République.
Les armées ennemies viennent encore d'être battues en Italie; nous apprenons que les Piémontais ont évacué le camp de Ceva et perdu deux mille hommes le 26 germinal. Nous occupons Monte-