‹ Mémoires;Chapitre 62 sur 302 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

mencent à s'amender. Des personnages qui se sont tant récriés contre la nouvelle org-anisation, à l'époque du 13 Vendémiaire, reconnaissent qu'ils ont pu se tromper. Plusieurs sollicitent auprès de nos collègues et de moi la permission d'être admis à nos appartements du Luxembourg, pour nous ollrir leurs regrets du passé, leur dévoûment pour l'avenir. Je ne m'en rapporte pas tout à fait sans doute à leurs compliments et à leurs génuflexions : ce sont les manières, les principes qui entraient dans l'éducation de l'ancien régime, dont j'ai vu les derniers moments; et cette servilité, qui déplut toujours à la fierté de mon caractère, fut peut-être l'un des premiers mobiles qui m'ont fait accepter la Révolution comme la représaille de l'honneur et le redressement nécessaire des droits de l'espèce humaine avilie et courbée.

Mais, sans me féliciter davantage de nos succès, prouvés par l'affluence des nouveaux courtisans, naguère émigrés, qui ne veulent plus l'être, ni même l'avoir jamais été, et qui déjà se précipitaient dans nos antichambres pour y disputer et y constituer en quelque sorte la domesticité, j'avoue que je ne pouvais être insensible à ce que ces déférences pour les premiers magistrats de la République montraient déjà de respect pour cette République, et de conviction résignée pour la supériorité de sa force. Si d'ailleurs nous devions ne pas nous faire illusion sur les sentiments de cette partie de la société, qui a toujours quelque chose à solliciter des gouvernements, et qui nous arrivait actuellement conduite par le besoin, nous recevions de plusieurs côtés des témoignages vraiment honorables et dont il était impossible de ne pas reconnaître la sincérité : tous les hommes les plus distingués de l'Europe et de l'Amérique s'associaient de cœur et de raison à notre entreprise de l'organisation républicaine de la France, nous soutenaient de leur estime et de leurs vœux ardents pour la prospérité de la République.

A cette époque, il fut fait hommage au Directoire d'une

brochure qui avait pour litre : De la force du gouvernement actuel de la France, et de la nécessité de s'y rallier. G'iîst le premier ouvrage, le début politique d'un jeune publicisle, alors inconnu, qui depuis a attaché tant d'éclat à son nom. C'est comme auteur de cette brochure que M. Benjamin Constant me fut présenté par Mme de Staël. Je ne dirai pas lequel des deux menait l'autre, lequel était l'homme ou la femme, car, quoi que la calomnie ait pu répandre, je proteste ici, à l'honneur de Mme de Staël, peut-être aussi intraitable que Mme Beauharnais disait l'être en parlant h Bonaparte avant son mariage, je proteste n'avoir jamais su réellement à quel sexe Mme de Staël appartenait. La virilité de ses formes, de sa figure, de son maintien, la manière dont elle portait ses vêtements, la force de ses conceptions intellectuelles, sa vigueur et son énergie exubérantes, tout enfin m'aurait porté à croire qu'elle appartenait plutôt à notre sexe qu'à l'autre, si elle n'avait donné des preuves incontestables du sien, par divers actes de maternité. Mme do Staël, tenant par la main M. Benjamin Constant, me dit : « Voilà un jeune homme prodigieusement spirituel et qui nous appartient : il se dévoue à la bonne cause; il est tout à fait des nôtres ». Le protégé de Mme de Staël était un grand jeune homme d'une tournure guindée, qu'on aurait pu trouver niaise; je ne pense pas qu'il le fît exprès pour préparer plus de contraste avec son esprit, quand il le montrerait. Des cheveux d'un blond ardent, que les malins auraient crus roux, des yeux petits qu'on aurait jugés de pareille couleur, si les besicles qui les couvraient n'eussent empêché de les apercevoir; une bouche fine, ironique, qui a l'air de se moquer de tout, de celui même qui la possède, et qui voudrait être encore plus moqueuse, s'il était possible : voilà M. Benjamin Constant à vingt-cinq ans.

Je remerciai Mme de Staël, attendant que le jeune néophyte exprimât quelque chose à son tour, lorsqu'il me

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