CHAPITRE VI. iOâ
dit d'un air très embarrassé et faisant toutes sortes de mouvements de son grand corps gêné : « Citoyen Directeur, je serais bien heureux si l'opuscule que je prends la liberté de vous offrir pouvait vous être agréable ». Celte phrase fut débitée avec une épaisseur de langue et un bredouillage efféminé qui ne pouvait prononcer les s que comme z. J'ai su, depuis, que la prononciation de M. Benjamin Constant s'était améliorée; la France et l'Europe connaissent ses progrès et ses travaux à la tribune. Démosthène fut obligé de mettre des cailloux dans sa bouche pour se présenter devant le peuple d'Athènes. La difficulté vaincue par ses efforts persévérants l'a honoré davantage, parce qu'il a fallu qu'il fût l'homme de l'art pour se montrer celui de la nature; et il a été Démosthène ! Aussi la circonstance que je rappelle de la première entrevue de M. Benjamin Constant, ne peut-elle que marquer davantage le mérite dé celui à qui son cœur et sa résolution ont dans la suite donné l'organe que la nature semblait lui avoir refusé. Cependant j'étais peiné de voir M. Benjamin Constant chercher en quelque sorte son discours dans l'agitation de son corps. Ses jambes et ses bras redoublaient d'action comme il arrive, m'a-t-on dit, à l'académicien M. de Jouy, dont le mouvement perpétuel est incomparable. M. Benjamin Constant tirait ses paroles grasseyées avec un effort guttural; j'aurais voulu le consoler, lorsque Mme de Staël, avec sa volubilité capable de soutenir tous ceux qui auraient failli, vint au secours de son ami. « C'est un bon citoyen, un homme de courage et qui pense bien. Voyez au moins le titre de sa brochure. » Je lus ce titre : De la force du gouvernement actuel de la France, et de la nécessité de s'y rallier. « Je vous avoue, madame, dis-je à Mme de Staël, que ce titre est bien aimable : si l'auteur, comme je n'en doute pas, a parlé de conviction, je reçois son hommage avec un double plaisir. — Celte brochure vous ralliera beaucoup de monde, dit Mme de Staël :
elle vous vaudra des bataillons; allons, citoyen Directeur, prenez cela sérieusement et sans froideur. Certainement un auteur qui apprend peut-être toute sa force à un gouvernement qui l'ignore, et qui la démontre à ceux qui voudraient la nier, un pareil auteur mérite bien qu'on ne lui arrache pas les yeux. » Je ne pus m'empêclier de rire en entendant ces derniers mots, car je ne pensais nullement à arracher les yeux à M. Benjamin Constant; et si j'avais eu une si folle idée, je ne sais pas comment il eût été possible de l'exécuter. M. Benjamin Constant m'avait paru à la lettre n'avoir pas d'yeux, mais seulement deux petites prunelles d'albinos, telles que celles de M. Elzéar de Sabran, enfoncées et cachées encore par ses besicles qui n'en laissaient rien découvrir.
Après avoir quitté Mme de Staël, ou plutôt quand elle eut bien voulu me quitter, je lus, dès le soir même,, la brochure de M. Benjamin Constant, et je ne tardai pas à reconnaître que, suivant l'expression de Mme de Staël, il n'y avait pas lieu d'arracher les yeux au jeune publiciste. En parlant des hommes qui méritent l'estime, M. Benjamin Constant prétend qu'ils doivent se rapprocher du gouvernement, et non le gouvernement de ces hommes. Il désire l'affermissement de la République, à laquelle il lui semble qu'est attaché tout ce qu'il y a de noble et de grand dans les destinées humaines : il est loin de sa pensée, ajoute-t-il, d'écrire contre aucun gouvernement, d'inviter aucun Etat monarchique à renoncer à la Royauté, aucune aristocratie à adopter les formes démocratiques; mais il doit exhorter une nation qui se gouverne par ses représentants, à rester fidèle au gouvernement représentatif : il traite fort mal la Convention nationale, qui n'est plus; et peut-être un peu trop bien le Directoire, qlii est debout.
Les observateurs, qui jugent le temps présent et préjugent l'avenir, auraient avec regret aperçu dans l'auteur un homme