‹ Mémoires;Chapitre 66 sur 302 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

plus anciennes dates, lui eût fait déjà voir des concurrents au trône dans les Bourbons survivants. Il voyait au moins dans cette rigueur déployée contre eux le moyen d'acquérir un titre de plus do ce patriotisme dont à Toulon et au 13 Vendémiaire il avait brigué l'honneur. Cependant, dans tous les détails qu'avait obtenus par ses espions le général en chef de l'armée d'Italie sur le train de vie du Prétendant, il n'avait rien pu énoncer en ses rapports policiers qui fût trop défavorable à ce prince. La vie privée de Louis XVlll à Vérone était des plus réglées. Dès huit heures du matin il était habillé, décoré des marques de ses ordres, et ceint de son épée : il passait une grande partie de la matinée à écrire, et alors n'était visible que pour son chancelier. Sa table était frugale. Après le dîner, il donnait quelques audiences; puis il se renfermait chez lui : on l'entendait quelquefois se promener avec beaucoup d'agitation. Vers le soir, ses esprits se calmaient; et il se réunissait à ses courtisans pour entendre quelques lectures. Ne sortant jamais, il ne rendait aucune visite à Vérone, ni dans les environs : il lisait exactement le Moniteur et les principaux papiers publics qui s'imprimaient en France : il portait toujours le nom de « comte de Lille », et lorsqu'un émigré présent lui donnait le titre de Majesté, de profonds soupirs s'échappaient de sa poitrine. Les espions de Bonaparte ne devaient point quitter Louis XVIII; et l'on peut dire que depuis ce moment il n'a jamais perdu de vue les Bourbons un seul instant. Quand Louis XVIII eut ses passeports, il prit (le 2 floréal an IV) la route de l'armée de Condé, où il devait se rendre comme gentilhomme français. Le 3 au soir, il arriva à Languna (s/c), où il garda le plus grand incognito. 11 n'était accompagné que du comte d'Avaray, et suivi que de deux domestiques. Il prit son logement à l'auberge, et ne vit absolument personne. Le lendemain, à la pointe du jour, il continua sa roule par la Suisse, pour rejoindre l'armée de Condé.

no MEMOIRES DE BARRAS.

Tandis que les armées de la République remportaient leurs plus éclatantes victoires, l'armée de Condé, apprenant la mort du jeune enfant qu'elle appelait Louis XYII, avait proclamé dans le camp l'antique formule : « Louis XVII est mort, vive Louis XVIII! » Ce simulacre d'un roi franc élevé sur le pavois au milieu des armées étrangères et d'une pompe religieuse pouvait toucher quelques cœurs sincères qui avaient conservé à la monarchie un attachement tenace; mais les puissances n'avaient point reconnu le nouveau roi. Ainsi, renié des étrangers comme des Français, repoussé partout, avec ce manque d'égards qui suit le malheur, pour que Louis XVIII prit au sérieux son rôle de Roi, il fallait une grande force de caractère. Les obstacles et les répulsions étaient bien autres ici que tout ce qui avait été opposé à Henri IV dans son temps ; mais Louis XVIII avait cette énergie de volonté et, si l'on peut ainsi dire, cet acharnement à la couronne, qui lui avait persuadé qu'elle n'était ébranlée par aucun orage, et qu'elle restait irrévocablement fixée sur sa tête. Forcé, comme on l'a vu, à quitter Vérone, Louis XVIII ne se croyait pas moins Roi; et c'est tout à fait en cette qualité qu'il avait rejoint l'armée de Condé.

A l'époque que je rappelle, l'armée de Condé (si tant est qu'une pareille dénomination doive supposer la réunion d'un certain nombre d'hommes sous les armes), ce qu'on persistait à appeler l'armée de Condé n'était plus qu'une armée nominale. On y Aboyait à peine encore quelques pauvres déserteurs de tous les régiments de France, se croyant tous officiers, et conséquemment pas de soldats. Cependant, pour faire honneur à l'arrivée du Roi, on réunit ceux qui avaient servi dans un même corps, on les revêtit de l'uniforme de leur ancien régiment. On vit donc paraître des régiments de quinze, de dix et même de quatre hommes. Louis XVIII les passa en revue avec toute la solennité dont sa gravité faisait les frais. « Sire, voilà votre régiment d'Auvergne, disait

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