‹ Mémoires;Chapitre 73 sur 302 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

appelle un système de bascule pour frapper des royalistes en dédommagement de ce qu'on devait frapper des républicains : c'était, au contraire, le besoin d'établir l'équilibre de justice dans la société. Pour entrer réellement dans ce système do justice, il aurait fallu destituer les chefs militaires qui protégeaient le système contraire. Rewbell demanda vainement qu'on prît des mesures de destitution et d'arrestation contre ces vrais coupables : Carnot paralysait tout, à cet égard : il y mettait une ardeur de volonté, une irritabilité, oii je crains bien d'entrevoir le germe des funestes divisions qui éclatèrent plus tard, et qui malheureusement sont déjà semées. Dévoué à Carnot, le ministre Cochon nous fit avec impatience son rapport sur la levée des scellés qu'il avait fait mettre chez le représentant Drouet. On avait trouvé quelques pièces assez insignifiantes, qui proiivaient peut-être bien quelques relations avec Babeuf, mais qui n'étaient pourtant pas de nature à justifier l'arrestation d'un représentant du peuple, sous prétexte de flagrant délit. Le ministre aggrava beaucoup les torts de Drouet, il insista avec virulence sur sa culpabilité; il voulait comprendre plusieurs députés, entre autres Laignelot et Ricord, et les associer aux conspirateurs. Ces deux ex-conventionnels, vivant dans la retraite, et tout à fait séparés des affaires publiques, où ils avaient éprouvé de grandes tribulations, me paraissaient devoir être au-dessus des soupçons qui autorisaient de pareilles recherches. Je trouvai qu'il n'y avait pas moins d'injustice à poursuivre aussi l'adjudant général Jorry, militaire honorable, plein de courage et de caractère, qualité fort peu vulgaire. Sans avoir de liaison avec Félix Lepelletier, qui a été si (idèlc à la mémoire de son frère, notre illustre collègue, cl pouvant peut-être avoir personnellement à m'en plaindre, je ne le défendis pas moins avec une force toute particulière, parce qu'on voulait en faire une victime, ce que j'aurais peine à croire encore aujourd'hui, si mes notes écrites le

jour même n'en portaient la preuve. Un de nos collègues, et ce collègue c'est Revellière-Lépeaux, ne proposa-t-il pas d'ordonner au ministre de la police de mettre Félix Lcpelletier sur la liste des émigrés! Quelle mesure! J'ajoute quelle invention d'arbitraire! On voit où mènent les passions do la peur ou de la colère, puisqu'un homme aussi probe que Revellière a pu concevoir une pareille idée. Je me hâte de proclamer, à l'honneur du Directoire, qu'elle a été écartée unanimement; je dis unanimement, car j'ai vu Revellière- Lépeaux lui-même en rougir l'instant d'après.

Je me trouvai encore en opposition sur le mode de poursuite avec Carnot. Ce Directeur, comme je l'ai dit, portait dans cette affaire une passion singulière. Elle pouvait avoir plusieurs principes, dont il ne se rendait peut-être pas compte : l'un, de faire oublier, en poursuivant les Jacobins, qu'il eût été lui-même un de ces Jacobins au moins en l'an II, car de quelque partie que l'on fût chargé au Comité de Salut public, il n'y avait pas moyen d'échapper à la qualité de Jacobin, de nom comme de fait; l'autre, de satisfaire son ressentiment de plusieurs attaques que des journaux jacobins lui avaient personnellement faites; le troisième mobile enfin de l'accélération d'activité et de violence que Carnot portait dans la poursuite de la conspiration Babeuf, c'est qu'il était et voulait être l'auteur de sa découverte, et qu'il tenait absolument à démontrer qu'il ne s'était point trompé, et qu'on ne l'avait point trompé. C'est effectivement à Carnot qu'avaient été, quelques jours auparavant, donnés les premiers renseignements. Une déclaration sur la conspiration lui avait été apportée par un nommé Grisel qui y trempait d'abord avec une participation très réelle, mais, ainsi qifil arrive aux révélateurs, il prétendait n'y être entré qu'afin de parvenir à l'initiation nécessaire pour rendre compte au gouvernement. Après avoir, dans plusieurs entrevues avec les chefs de la conjuration, cherché à capter leur confiance; après avoir,

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