‹ Mémoires;Chapitre 74 sur 302 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

rîeurs premières confidences, consenti à faire un pamphlet en faveur de la cause des conjurés (pamphlet imprimé et distribué); après s'être associé à cette secte de mécontents, l'agent provocateur, payé et commis à cet effet par Carnot, avait dénoncé non seulement les chefs, mais une infinité de bons citoyens qui n'étaient pas dans le secret du comité directeur, et ne connaissaient nullement les moyens dont il devait, dit-on, faire usage pour arriver à un gouvernement plus démocratique que le Directoire. L'infâme Grisel, par ses accusations, en grande partie mensongères, était parvenu à se faire croire un personnage important et dont la reconnaissance du gouvernement devait assurer l'existence. II lui fallait accorder un grade supérieur dans les colonies : c'était le sauveur des grands pouvoirs de l'Etat. Rewbell et moi nous trouvâmes encore en opposition avec Carnot sur les mérites du sieur Grisel.

Nous, étions dans cette suite de discussions qui s'envenimaient déjà trop d'elles-mêmes parce qu'on y parlait avec humeur, ou qu'on s'y taisait avec ressentiment; lorsqu'un membre du Conseil des Cinq-Cents, dont l'amitié vigilante était pour moi comme une police protectrice, le député Bergoing (de la Gironde), me prévint qu'on essayait de me rattacher à la conspiration Babeuf. Je déclare que ce Babeuf m'était absolument inconnu; mais on avait su que dans plusieurs occasions j'avais eu des entretiens avec un chef d'escadron nommé Lefranc, dont les opinions étaient très prononcées en républicanisme. On avait su aussi que je recevais quelquefois Germain, tous deux compromis; et dans ces rapprochements éloignés on avait cherché un prétexte pour m'impliquer dans cette affaire, quoique j'y fusse entièrement étranger.

J'ai déjà fait trop de fois et trop hautement la révélation et la profession des sentiments qui ont dirigé ma conduite à l'égard des hommes et des choses de la Révolution, pour que

j'aie rien à désavouer ni rien à réaffirmer dans la circonstance, oii le lecteur peut vouloir m'épier pour juger mon innocence ou ma culpabilité. J'ai déjà dit que, depuis la Révolution, ayant considéré la nation comme partagée en deux armées, l'une de patriotes, l'autre d'aristocrates, ainsi qu'on les a appelés dans l'origine, le premier principe de belligérance m'avait paru devoir être d'abord de se bien reconnaître entre soi; de ne point se faire de mal, de chercher même à se faire le plus de bien possible; enfin de rester unis, afin de marcher au combat forts et compacts. La victoire a toujours couronné les armes et les nations qui ont agi ainsi. Cette théorie, que j'ai trouvée dans mon cœur, et qui était celle de nos grands maîtres, en révolution comme en guerre, je l'avais toujours pratiquée lorsque j'étais dans les grades inférieurs. Je n'ai pu la délaisser lorsque je me suis vu porté au faîte de la République, par l'estime et rafîection du peuple; je n'ai pas conclu cependant de ce principe de fraternité qu'il dût être celui du privilège pour les hommes qui, se disant patriotes, commettaient toulcs les aberrations qui tombent sous les lois.

Dans la circonstance particulière dont il s'agit ici , je devais surtout avoir peu d'inclination à l'indulgence pour les conspirateurs, si je n'avais raisonné que dans la latitude de mon intérêt et de ma reconnaissance, puisque j'étais placé, par les babouvistes, en tête des coupables auxquels ils donnaient la mort, car le 13 Vendémiaire ne pouvait m'absoudre à leurs yeux d'avoir fait le 9 Thermidor, et j'étais, dans leur plan, écrit en tête des thermidoriens, qu'ils avaient, ainsi que Tallien, « condamnés à porter l'oiseau » (terme de maçonnerie qui veut dire : porter la hotte) pour reconstruire la salle des Jacobins. Carnot ne venait qu'après moi dans la vengeance de ces véritables tribuns révolutionnaires. Mais c'était par cette raison même d'une partialité qui, de ma part, était plus excitée contre

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