‹ Mémoires;Chapitre 75 sur 302 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

eux, que, sans vouloir me donner les airs d'une générosité qui brigue la popularité, je croyais devoir m'imposer plus de réserve et me commander une justice plus calme et plus réfléchie.

Je pensais donc qu'on ne devait pas pousser les choses trop loin; qu'on devait ménager nos collègues de la Convention, ceux mêmes qui dans toutes les circonstances avaient voté en républicains, ou avaient défendu la patrie si dangereusement menacée en Vendémiaire. Sans la présence intrépide de ceux qui avaient survécu, et que j'entendais aujourd'hui traiter, sans distinction, de Jacobins et de Terroristes, n'aurions-nous pas déjà, nous membres du Directoire, été dévorés par les compagnons de Jéhu et du Soleil, qui, lorsqu'ils opéraient tous les jours en assassins dans le Midi, se trouvaient encore, malgré tous les rapports qui les accusaient, soutenus et honorés au sein du corps législatif par les sophistes avocats du nouveau Tiers?

M. Benjamin Constant dans sa brochure patriotique mais assez prudente, Mme de Staël dans ses élégants commentaires, avaient posé le principe qu'il fallait au moins conserver la précieuse réserve du Bataillon sacré. Ils n'avaient point hésité à donner ce nom à nos patriotes, qu'ils appelaient encore la première artillerie du gouvernement, et qu'en ce moment on ne voulait plus appeler que le terrorisme. Telle était mon opinion, dictée par ma conscience, et qui, en la satisfaisant, me paraissait assurer la difficile organisation de la République française : la solidarité de tous les patriotes qui étaient et sont encore aux prises sur la terre avec les tyrans et les aristocrates.... Tels étaient mes vœux, mes efforts sincères en dehors de toute intrigue, de toute conspiration, encore^moins de celle de M. Gracchus Babeuf. Pour mon compte personnel, dans ma position directoriale, fouvais-je considérer le prétendu tribun des peuples autrement que comme un ennemi personnel; la connivence d'un

membre du Directoire avec les projets destructeurs do Babeuf serait-elle autre chose qu'un parricide ou au moins un suicide?

Mais les hommes dont l'âme basse comporte les vues étroites, n'étaient pas faits pour me comprendre et pour rendre justice à mes intentions. Espérant donc trouver quelque partie faible et saisissable dans les relations que je pouvais avoir eues avec Germain antérieurement à l'incroyable conspiration, le ministre Cochon, dont je ne puis croire que Carnot fût le moteur dans cette tentative, imagina d'interroger lui-même Germain, de lui faire des suggestions et même des offres avantageuses, pour qu'il fit quelques déclarations contre moi.

Toutes ces tentatives furent repoussées avec une égale indignation par le prisonnier Germain, par ce conspirateur sans peur, qui croyait être sans reproches. Germain, fort jeune encore, avait beaucoup d'instruction, il parlait avec une grande facilité, et promettait à la République un véritable orateur : il eût défendu la patrie à la tribune avec autant d'honneur qu'il avait montré de courage aux armées. Toutes ces trames ourdies contre moi m'ayant été révélées, j'en conférai avec Rewbell qui me dit : « J'en sais quelque chose : la machination contre toi n'est pas douteuse; tes ennemis senties miens; j'attends de nouveaux détails, pour les terrasser; nous sommes plus forts qu'eux, nous les gênons : on veut nous écarter d'ici. Après t'avoir frappé, ils arriveront à d'autres ; il faut nous en expliquer ; nos collègues sont aveuglés par l'amour- propre , et trompés par les intentions masquées des conspirateurs réunis à Clichy. »

A l'ouverture de la séance, où le ministre de la police était présent, je déroulai toutes les intrigues pratiquées pour créer une fausse conspiration dans la conspiration réelle, et m'y envelopper. Des conciliabules avaient eu lieu, dans cette

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