‹ Mémoires;Chapitre 78 sur 302 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les troubles qui nous agitaient au sein même de la République, ne pouvaient nous empêcher de veiller à ses intérêts extérieurs. Nos yeux sont tournés vers la Russie qui refuse de recevoir l'ambassadeur de Suède. Catherine se plaint du 28 Fioréai

^ au IV.

régent duc de Sudermanie; elle le traite fort légèrement, elle l'accuse d'avoir cherché à la surprendre par des ouvertures et des propositions insidieuses; d'avoir établi des relations avec les Français; elle attend avec impatience la majorité du roi, celui connu depuis sous le nom de Gustave IV, dont Rernadotte est destiné plus tard à faire l'intérim. Le Directoire, suivant l'ancienne opmion, portée jusqu'au préjugé, de l'importance de notre relation avec la Suède, ne traite pas seulement cette relation avec bienveillance, mais avec générosité. Les Scandinaves ont été dès longtemps appelés « les gascons du Nord ». Nobles et gouverneurs de ce pays justifient complètement cette dénomination; comme le marchand de Smyrne de Chamfort, ils pensent et pratiquent la maxime qu'ail faut toujours se plaindre et toujours demander ». Il ne serait peut-être pas très facile d'évaluer les bons offices dont ils payent les subsides qu'ils se font donner tantôt par l'Angleterre, tantôt par la France, enfin par tous ceux dont ils disent priser l'affection. Quoi qu'il en soit, le Directoire, resté encore à cet égard dans l'ancienne ornière diplomatique, croit devoir donner aussi de l'argent aux Suédois, que leur intérêt peut faire considérer comme des espèces d'éclaireurs de la Russie. Nous continuâmes en conséquence de fournir à la Suède quelques subsides qui n'égalaient point cependant ceux accordés autrefois par l'ancien gouvernement de la France.

Catherine sévit toujours contre la malheureuse Pologne; elle veut que tous les Polonais qui ont des filles ayant atteint l'âge de dix ans soient tenus de déposer leurs dots dans les caisses impériales. C'est l'impératrice qui se charge de veiller au choix des maris qu'on leur destinera. Jamais despote n'a

montré plus de mépris pour les sentiments et les droits de la nature; il n'y a que Bonaparte, au monde, à qui il appartiendra par la suite de renouveler ce genre d'oppression dans un pays civilisé. Car lui aussi voudra marier les filles, et employer des dots, dont les pères de famille n'auront plus la disposition pour leurs enfants.

Le général Hoche poursuit, non sans de continuelles difficultés, mais toujours avec un succès plus soutenu, l'œuvre de la grande pacification vendéenne. Dans une lettre pleine de dignité, adressée aux administrateurs de Nantes, l'habile général ne peut méconnaître la lenteur des progrès de la raison dont la voix ne s'est pas encore fait entendre dans la partie septentrionale du département de la Loire-Inférieure ; mais il est néanmoins assez sûr de l'ascendant que lui ont donné ses exploits militaires pour croire que les armes de la raison sont maintenant celles qui doivent remplacer la force; il fait lever l'état de siège de Nantes et de plusieurs autres villes importantes.

On a vu précédemment, après l'expulsion de Venise, le prétendant Louis XVIII se rendre à l'armée de Condé, et y passer sérieusement la revue de cette armée grotesque au temps de son existence, et qui n'existait plus maintenant que sur le papier pour en faire payer par l'Angleterre la solde très réelle comme celle d'une armée effective. Louis XVIIl continua à jouer avec une gravité importante son personnage de roi; il crut devoir écrire au maréchal Wurmser la lettre suivante, transmise au Directoire par le général commandant en chef l'armée du Rhin : « Je vous donne avis que je suis arrivé à l'armée des émigrés français, résolu de combattre avec eux et à leurs côtés pour la plus juste des causes, qu'il plaise à Dieu de favoriser. Que Votre Excellence ne pense pas que mon intention soit de faire le moindre changement dans le commandement ni de l'ôter au prince de Condé, ainsi qu'au général Latour qui s'en acquitte avec tant de courage,

Page 1