‹ Mémoires;Chapitre 92 sur 302 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

les chocs impertinents de ceux qui continuent à se croire supérieurs à tout parce qu'ils s'appelaient gentilshommes. Ces gentilshommes viennent cependant de montrer du reste, par de tristes faits d'armes, qu'il n'y a guère de supériorité de leurs mérites en aucune partie de la guerre non plus que de politique. La prétendue armée des émigrés n'est plus guère réelle. Quelques mille hommes qui lui restent sur le papier sont seulement un prétexte au prince de Condé de recevoir pour lui-même comme pour ses troupes les fonds considérables de l'Angleterre; mais ce qu'on nomme encore l'armée des émigrés est sans pain et sans considération.

L'ennemi, renfermé dans Mantoue, a fait une sortie, mais il est rentré bien vite dans la place. Nos troupes l'ont délogé des formidables retranchements qu'il avait élevés dans les montagnes entre le lac de Garda et l'Adige. Cette position couvrait le Tyrol.

« Il faut que le prêtre vive de l'autel, et voilà pourquoi il y a un autel », a dit un philosophe moderne : on ne risque point d'étendre ce principe à la création de la police. Il faut que dans les sociétés perfectionnées, les hommes vivent d'infamie; et voilà pourquoi il y a des polices, et ces polices ne vivent pas de peu. Le ministre de la police expose qu'il y a de nouveaux besoins de fonds pour suivre la conspiration. Ils sont accordés sur-le-champ et sans discussion par le Conseil des Cinq-Cents, dans sa séance du 25 messidor. La haine et la peur ne sont pas des passions parcimonieuses; cela n'implique point qu'elles soient généreuses.

Le 10 et le 14 messidor, Moreau a obtenu un succès réel sur l'ennemi; il lui a tué beaucoup de monde, et enlevé de l'artillerie : il l'a acculé aux Montagnes Noires. C'est la bataille de Beuchen.

Mais ce qui absorbe la préoccupation des Conseils, ou au moins de la partie ennemie de la Révolution, plus que ne l'émeuvent nos victoires, c'est la conspiration Babeuf, dont les formes et l'ostentation peuvent difficilement, à la vérité, échapper au reproche d'anarchie. Le Conseil des Anciens a déclaré qu'il y avait lieu à accusation contre Drouet. Il le renvoie par devant la haute cour de justice. Carnot, Letourneur applaudissent à cette mesure : ils s'accordent également pour faire chaque jour l'éloge de Doulcet, qui récemment a débité une si belle harangue.

Le ministre des finances rend compte de la séance du Conseil des Cinq-Cents relative aux mandats, ainsi que de sa conférence avec la commission. Letourneur accuse le ministre de terrorisme; il demande s'il est le rapporteur de la commission.

Carnot a déposé sur la table du Directoire un collier d'or massif

qui lui a été envoyé pour le corrompre, à ce qu'il croit, dans la

question des réquisitionnaires. Personne de nous n'a jamais cru

que le caractère de Carnot fût accessible à de pareilles tentatives.

12 Messidor an IV.

14 Messidor

Il serait à souhaiter que son irritabilité fût en mesure avec sa probité, et ne la dépassât pas sans cesse. Personne non plus n'ajoute foi à la dénonciation énoncée dans une pétition lancée contre le citoyen Legot, où l'on avance que ce député serait chargé de grands intérêts par Carnot, et qu'il serait le prête-nom de manœuvres d'agiotage du Directeur.

La presse périodique est en général le premier tourment des fonctionnaires irritables. Ils ne peuvent concevoir qu'elle soit l'organe nécessaire de la publicité; que ses maux soient compensés et surpassés par ses bienfaits; que, comme la lance d'Achille, enfin, elle suffît à guérir ses propres blessures. Letourneur est en tète de ces susceptibles qui ne veulent point comprendre les avantages des journaux, et ne sont sensibles qu'à leurs piqûres. 14 Messidor Lctourncur fait lecture d'un numéro du journal de Louvet; il appelle « brigand » ce député honorable. La Revellière s'unit à la déclamation de Letourneur; je la combats de manière à faire taire les deux Directeurs et j'apprends au ministre Merlin, qui a souvent accusé, mais qui n'a jamais défendu personne, comment on soutient un ami absent. Louvet n'était pas seulement le mien, il devait être apprécié de mes collègues, s'ils avaient su être fidèles à l'amitié : ce loyal député avait beaucoup souffert pour la liberté, et il en était toujours l'intrépide défenseur.

Le ministre des finances annonce avec effroi que le député Camus doit parler en faveur des mandats au pair; Ramel est désolé : ayant émis une opinion contraire à la commission, il s'est entendu répondre : « Le secret est dévoilé : le Directoire est en opposition avec les Conseils ». Il serait inconsolable de se trouver pour quelque chose dans une scission entre les deux pouvoirs de l'État. Ramel déclare que tous les services vont manquer si le corps législatif n'adopte le cours. C'est le seul moyen de retrouver l'équilibre. Après avoir tout fait pour arriver à ce résultat, dont il est assuré : si l'on ne le soutient pas, il offre sa démission, et la dépose écrite sur la table du Directoire. Rewbell s'emporte et dit : « Qu'ils viennent donc siéger à ma place! » Carnot pense que chacun doit rester à la sienne, pour atteindre les Conseils dans leur fausse manière de voir. On songeait à leur écrire qu'ils devaient recevoir leur traitement, non au cours, mais tel que la Constitution l'établit, et qu'il serait défendu à la Trésorerie nationale de payer autrement les députés. On s 'en tient à décider qu'il faut se réunir pour éclairer la commission sur l'émission des mandats. Oubliant toujours que la liberté de tout dire est la même que celle de tout faire, deux Directeurs pensent que les premiers coupables du mouvement de dépréciation dont on se plaint sont les journalistes, dont plusieurs ont blâmé les mesures premières du gouvernement; je

Page 1