‹ Mémoires;Chapitre 105 sur 222 · LE COMTE ROGER DE DAMAS · texte numérisé non relu

LE COMTE ROGER DE DAMAS

peaux. A cette affaire assistait le prince Borghese Checo, dont j'ai déjà parlé, et qui alors s'appelait pour nous le '( citoyen Borghese »: il avait remplacé, comme adjudant général de la garde nationale de Rome, auprès du général Maurice Mathieu, le prince de Santa Croce, tué à Otricoli. Il se distingua et fut félicité dans les ordres du jour.

Toutes ces victoires avaient avancé l'heure de frapper un grand coup, et pour le frapper, le général Championnet, qui avait si heureusement choisi le terrain des opérations qu'il avait constamment dirigées, attendait des renforts; car en ce moment il était si pauvre de troupes qu'il se trouvait réduit, pour la garde de son quartier général et sa réserve, à un demi-hataillon. Il disposa donc ses forces en vue d'une marche en avant. Le général Mack s'était retiré sur Cantalupo et attendait le maréchal de Damas, émigré français, qui avait débarqué à Livourne avec plus de sept mille hommes et qui arrivait à marches forcées sur nos derrières en traversant toute la Toscane. Le maréchal de Damas devait se réunir à Mack et à Metsch à Civita Castellana; à vingtquatre heures près, si nous les avions perdues ou si 3Iack les avait gagnées, cette formidable concentration aurait pu se réaliser; mais alors Metsch était anéanti, 3Iack battu et nos troupes occupées à le poursuivre. Lorsque le maréchal de Damas se présenta avec un premier corps de trois à quatre mille hommes devant Civita Castellana, il n'y trouva plus que cent cinquante hommes qui la gardaient sous les ordres du capitaine MûUer et sous l'insuffisante protection d'un fortin aux murailles ruinées par le temps; il devait penser qu'une sommation suffirait; mais on eût dit que ITtalie, ce sol sacré des héros antiques, faisait surgir l'héroïsme de nos officiers, et MûUer répondit si bien aux sommations par

des coups de fusil et fit si ferme contenance que le maréchal de Damas, comprenant que la prise de la place ne compenserait pas le dommage du temps perdu, repartit le lendemain à la pointe du jour, se dirigeant sur Rome, pour aller rejoindre Mack en traversant la ville qu'il croyait occupée encore par Ferdinand IV; or, pendant le temps que, grâce à l'attitude de MûUer (1), ce Damas avait été retenu devant Civita Castellana, Ferdinand IV, épouvanté par tous ses revers et rappelé par une agitation qui se fomentait à Naples, avait décampé brusquement de Home, où il était entré au faîte de Torgueil, dont il sortait au faîte du désespoir.

A la nouvelle de ce départ inattendu, le général Championnet, qui se préparait à franchir le Teverone, avait jugé plus sage de réoccuper d'abord Rome et s'était hâté d'y envoyer son aide de camp Romieux, pour annoncer à la garnison du château Saint-Ange qu'elle était délivrée et aux Romains que nous allions réoccuper leur ville. Romieux' avait à peine quitté son général en chef que celui-ci était informé de la marche du maréchal de Damas, qui venait de quitter Civila Castellana et s'avançait sur Rome. Aussitôt il envoya, pour barrer le passage, le général Rey, qui, pris de court, n'arrivait pas à moitié route quand déjà le maréchal de Damas se présenta devant Rome.

Dans la ville tout le peuple était en rumeur, prêt à soutenir le maréchal, et celui-ci, malgré le départ du Roi, se trouvait à ce moment encore le maître et l'arbitre de tout; il n'avait qu'à passer le plus tranquillement du monde, personne n'était en mesure de l'empêcher; il

(1) 11 poussa les choses au point de ne pas même permettre à son noble adversaire de mettre garnison dans la ville, où trois cents Napolitains blessés étaient traités par des chirurgiens français, sous la protection du commandant du fort.

REOCCUPATIOX DE ROME. . 285

envoya cependant un parlementaire au commandant du

fort Saint-Ange pour réclamer la liberté du passage. C'est alors que le capitaine Komieux arriva avec douze ou quinze hommes d'escorte et, se trouvant au fort Saint-Ange, répondit à l'étrange demande par un refus formel; de plus, cédant à une inspiration aussi folle qu'héroïque, il partit du fort avec deux cents hommes d'infanterie et deux pièces de canon, traversa une partie de la ville, prête à se soulever, sortit par la porte du Peuple, chargea les éclaireurs de l'ennemi, qui déjà occupaient le Ponte-Molle, reprit ce point, mit ses deux pièces en batterie, couvrit de cette sorte et contint la ville, commença le feu, arrêta les trois à quatre mille hommes marchant avec une forte artillerie et parvint à gagner la nuit, qui, à l'étonnement de tous, fut tranquille.

Cependant le jour reparut, et M. de Damas continuait à demeurer immobile. Le frère et aide de camp du général Rey, précédant son général et chargé d'une reconnaissance, l'avait poussée jusqu'à Rome; attiré par Fodeur de la poudre, il arriva au Ponte-Molle, et, par son escorte de trente chasseurs à cheval, il renforça la faible troupe de Romieux. Dans l'espoir que la vue de ce nouveau peloton fera croire à l'arrivée des forces attendues, il le place en vue de M. de Damas, qu'il fait sommer de mettre bas les armes, et cette sommation, qui ne devait aboutir qu'à décider une charge à fond contre nous, donne lieu à des pourparlers et à des demandes de conférences. L'adjudant général Bonnamy survient au moment où Romieux recevait cette incroyable réponse; à son tour il entre en scène et fait signifier à M. de Damas que, si dans une heure il ne s'est pas rendu, il sera attaqué et anéanti. Bien entendu, cette heure de délai n'était donnée que parce

qu'il était impossible que les troupes, qui accouraient plus qu'elles ne marchaient, rejoignissent avant. Cependant cette heure allait finir, et aucune infanterie ne paraissait encore. Enfin le général en chef parut; il était suivi de troupes; il ordonna l'attaque. Les forces de M. de Damas furent rejetées jusqu'à la Storta, mais là elles se reformèrent, il fallut un combat assez meurtrier pour les mettre en déroute.

Pour compléter les avantages de cette lutte improvisée, le général Championnet envoya, du champ de bataille même, l'avis de cette victoire au général Kellermann et l'ordre de faire raison de ce qui restait du corps du maréchal de Damas, comme le général Maurice Mathieu avait fait raison de celui de Metsch.

Tranquille de ce coté, il ne devait j)lus laisser Rome déserte; le général Championnet, sans leur donner aucun répit, y amena les troupes qui venaient de combattre à la Storta, et, avec d'autres arrivant, il leur fit prendre position sous le commandement du général Forest, en dehors de la porte Saint-Jean de Latran, à rembranchement des routes de Frascati etd'Albano; puis, après s'être montré dans les différents quartiers de la ville, il rentra dans le logement même qu'il occupait avant l'évacuation, et il y rentra comme s'il ne lavait jamais quitté. 11 était plus de neuf heures du soir; un repas aussi gai que nécessaire commençait à pourvoir aux impérieux besoins de la fatigue et de la faim , lorsque plusieurs officiers et ordonnances se succédèrent à toute bride, annonçant que six mille Albanais rétrogradaient de Frascati et s'avançaient avec du canon pour s'emparer de la porte de Saint-Jean de Latran, dans le but de faciliter, mais par bonheur trop tard, le passage de M. de Damas; dans ce moment même, ils attaquaient nos avant-postes I

FIN DE LA CAMPAGiN'E DE ROME. "287

Cet avis à peine reçu, le canon le confirma. Il ne fut plus question de lassitude ni d'inanition. Généraux et officiers d'état-major se rejetèrent à cheval et coururent au lieu de ce nouveau combat; de même, d'après le& ordres immédiatement transmis, tout ce qui se trouvait de troupes à Rome fut mis sous les armes et en mouvement, soit pour contenir la ville, soit pour soutenir les troupes engagées. Et pourtant, quelque diligence que pussent faire môme les généraux, leur rôle se borna à être témoins de la défaite de ces Albanais. De nouveau nous était assurée la possession de Rome; on avait demandé vingt jours pour rentrer dans la ville; dixsept avaient suffi.

Pendant ce temps, le général Kellermann achevait M. de Damas. Il n'avait pu recevoir à temps les ordres que le général en chef lui avait envoj^és de la Storta; mais, ayant connu de son côté la marche de M. de Damas, il le surveillait, et, dès qu'il apprit que ce noble adversaire se retirait par la route d'Orbetello, il le joignit à Toscanella, le battit, lui fit des prisonniers et, lui poussant l'épée aux reins, l'atteignit une seconde fois à Monlalto , lui prit ses deux dernières pièces de canon et lui fit neuf cents prisonniers. Ayant eu la mâchoire fracassée par une balle, M. de Damas remit son commandement; les débris de ses troupes gagnèrent de petits ports pour s'embarquer vers Naples. Sans s'en inquiéter davantage, le général Kellermann marcha sur Viterbo.

Cette ville, où les administrations et les équipages français avaient été évacués lors de l'abandon de Rome, s'était insurgée, avait pillé les équipages, jeté les administrateurs dans les cachots. Le général Kellermann ne donna pas aux habitants le temps du repentir; il les surprit par une attaque foudroyante à la baïonnette et

fit, au fil de l'épée, l'exemple le plus complet et le plus nécessaire.

Ce fut la fin de cette campagne de Rome, pendant laquelle, avec 13 à 14,000 hommes, le général Championnet tua ou blessa à l'ennemi plus de 12,000 des siens, enleva près de 4,000 chevaux ou mulets, 101 pièces de canon de bataille, la presque totalité des parcs et bagages, 21 drapeaux, et frappa de terreur tout ce qui lui échappa. Rien de tout cela, au surplus, ne fut ni inaperçu, ni inapprécié. L'Italie entière en fut frappée, l'Europe étonnée, et les braves de cette armée s'enorgueillirent des louanges que, des bords du Nil, leur donna l'arbitre de toutes les gloires, le général Bonaparte. Le Directoire terminait un de ses plus enthousiastes messages par ces mots : « L'armée française marche sur Naples », et le Corps législatif se réunit d'urgence pour déclarer que l'armée victorieuse des Napolitains avait bien mérité de la patrie.

N'écrivant pas l'histoire de celte campagne et ne devant faire figurer dans ces Mémoires que les faits auxquels j'ai personnellement assisté, je m'étais promis de rappeler le plus succinctement possible les rôles du centre et de la droite. Je me suis laissé entraîner à des développements qui dépassent la mesure que je m'étais imposée, et c'est avec regret que je n'ai pas trouvé la place d'en consigner davantage. J'ai, à l'époque même, recueilli toutes les notes nécessaires pour écrire l'histoire de la campagne entière; le général Maurice Mathieu, qui avait fait une relation pour lui, me la communiquée en 1804; elle était absolument conforme à mes écrits et à mes souvenirs. Or, tout ce que j'ai lu sur celte campagne ne m'a pas paru répondre à la réalité, et je n'en excepte ni les rapports du général en chef, ni ceux de son adjudant général Bonnamy. Championnet, sans man-

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