‹ Mémoires;Chapitre 109 sur 222 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Pendant que la droite victorieuse rentrait dans Rome et s'apprêtait à envahir les États du roi de Naples, la gauche avait continué ses opérations dans les Abruzzes; mais un changement important s'était produit à l"égard du commandement. Le 3 décembre, à midi, au moment où nous montions à cheval pour aller reconnaître la citadelle de Tronto, dont l'investissement devait avoir lieu le lendemain, le général G... reçut l'ordre d'aller prendre le commandement d'Ancône, c'est-à-dire de redescendre à un poste qu'avait occupé son subordonné le général de brigade Monnier; par surcroît, la dépêche portait qu'il remît le commandement de sa division au général Rusca, c'est-à-dire à un autre de ses subordonnés. Deux heures après, il avait quitté Ascoli et la division.

En ce qui me concernait, on sait que j'étais résolu à ne plus servir avec lui; personne au quartier général ne pouvait le regretter; mais le motif de cette déchéance en fit oublier la raison d'être; on eut en effet, et de suite, la preuve qu'elle résultait de dénonciations calomnieuses qu'avait faites ledit Rusca afln d'obtenir le commandement de la division. On fut donc d'autant plus révolté que, si l'un de ces chefs était ridicule et incapable, l'autre était jugé indigne. Mais le général Championnet, si juste sous tant de rapports, portait à

l'exagération la véhémence des sentiments républicains (1) et s'était laissé prévenir par le ton, l'argot et les manières révolutionnaires de ce brigand qui, dans la journée du 28 novembre, n'avait tiré le sabre que pour tuer cinq hommes sans défense. Le général G..., qui n'entendait raison à rien et qui devant l'ennemi ne se rendait plus compte de rien, n'en était pas moins un homme d'honneur, dévoué à ses devoirs et d'une vaillance qui, en dépit de son âge, ne le cédait à celle d'aucun grenadier; c'était seulement pour ne pas me laisser compromettre avec lui par ses fautes que je pouvais demander à ne plus servir sous ses ordres; mais quant à servir sous les ordres de l'autre, ce n'était plus un simple intérêt, c'était un devoir d'en récuser l'obligation. De suite j'écrivis dans ce sens au général en chef. Ma lettre faite, j'allai la soumettre au général Monnier, homme d'esprit, de jugement et de bonnes manières, en même temps que chef distingué; il avait d'ailleurs des bontés pour moi, et il était naturel que je lui demandasse conseil : « Mon cher Thiébault, me répondit-il, je comprends vos répugnances, et je n'en serais plus à m'occuper des miennes, si tout ceci devait durer; mais un général de l'armée du Rhin, ami du général en chef, vient commander cette division et ne peut tarder à arriver. » Je lui rendis grâce de cette communication, et, frappé de ce mot : « Un général de l'armée du Rhin », ce qui présageait ordre et méthode, je préparai de suite les situations, états et rapports propres à mettre en une heure ce général au courant de tout ce qui tenait aux troupes, au service, au pays,

(1) Dans une circonstance plus digne, mais en vertu du même esprit, le général Championnet, voulant donner les plus hauts témoignages sur les talents, la conduite et la valeur des généraux Lemoine et Dufresse, écrivit comme dernier mot de l'apologie : « Ils sont au nombre des plus chauds patriotes qui existent. »

UN GEiNERAL DE L'ARMEE DU RHIN. -295

à Tennemi; j'avais l'amour-propre de lui prouver qu'il trouvait à sa division un chef d'état-major qui, quoique n'ayant pas le grade de la fonction, n'en joignait pas moins à l'amour des devoirs l'entente du service.

Le 6 décembre, en effet, et sous l'escorte d'un bataillon de la 78* de ligne et du M" régiment de cavalerie, le nouveau chef arriva, et c'est par lui-même que nous apprîmes que c'était le général Duhesme qui désormais nous commandait. L'ayant fait guetter, je fus le premier à le saluer. Sa figure bourgeonnée, son air refrogné ne me prévinrent pas en sa faveur; son accueil, de plus, fut peu gracieux et son ton presque désobligeant lorsque je lui présentai les officiers de l'état-major, le commissaire des guerres, le commandant de la place du quartier général, et que je me présentai moi-même, n'ayant pas voulu paraître sous les auspices du général Rusca. En le quittant, je lui demandai à quelle heure il ordonnait que je lui rendisse compte de ce qui relevait de mes attributions. « Après le départ de mon courrier au général en chef », assez sèchement prononcé, fut toute sa réponse.

Le courrier parti, je me rendis chez mon général, et, après être resté assez longtemps avec lui, lorsque je le quittai, je crois que je l'avais instruit de tout ce qu'il n'aurait pu avoir appris qu'après avoir passé huit jours à la division; il lui resta peu de questions à me faire, et il ne put en faire aucune à laquelle je n'eusse réponse immédiate, verbale, écrite ou par pièce. Au cours de ce travail en commun, il avait par moments arrêté ses regards sur moi, mais sans quitter son air sévère; jusqu'à la fin, il s'était montré sec dans ses manières et bref dans son ton.

J'étais au bout de mon latin. J'avais espéré me le rendre favorable par cette preuve de mon zèle et de ma

connaissance du métier; rien n'annonçait que j'y fusse parvenu, et je pris mon parti, continuant à bien servir parprincipe; toutefois je ne mis plus les pieds chez mon chef que le matin au rapport et quand j'étais appelé par les besoins du service ou par ses ordres; je prenais alors, vis-à-vis de lui, le même air sérieux et le même ton laconique dont il lui plaisait de ne pas se départir. J'ai dit que, au moment où il reçut son ordre de changement, le général G... préparait l'investissement de Givitella del Tronto, place que l'ennemi, par suite de son mouvement rétrograde, venait d'abandonner à ellemême. L'investissement avait eu lieu dès le lendemain. Construite sur un roc à pic, la place domine tout ce qui l'entoure; elle commande la ville, bâtie au pied de son escarpement et qui elle-même est entourée par de fortes murailles et bordée par un torrent profond. Tous ses ouvrages étaient en parfait état; l'armement complet et suffisant consistait en douze pièces de bronze. La garnison était de cent hommes, et c'était tout ce que requérait le service de la défense, qui par bonheur était faiblement approvisionnée en munitions et en vivres. Or, à peine arrivé, le général Duhesme chargea le général Monnier de substituer l'attaque à l'investissement de Givitella del Tronto, et cette opération fut conduite avec tant d'habileté et de bonheur que, au bout de dix-huit heures, cette place, à peu près imprenable et que nous n'avions ni le temps ni les moyens de réduire, nous ouvrait ses portes (1). Possession inappréciable, qui enlevait à nos ennemis un point formidable de ralliement et d'appui, protégeait nos communications et imposait notre autorité aux farouches habitants de ces con-

(1) Nous y retrouvâmes huit de nos soldats, pris au combat de Porto di Fermo et qui, je ne sais par quel miraclo, n'avaient pas été assassinés.

Page 1