‹ Mémoires;Chapitre 110 sur 222 · MENEES D'UN CHEF HABILE · texte numérisé non relu

MENEES D'UN CHEF HABILE

trées. Le général fit choisir quatre-vingts hommes parmi les plus fatigués ou les plus malingres; à défaut de canonniers, il leur adjoignit vingt hommes plus valides, avec un sous-officier d'artillerie comme instructeur; enfin, pour commander cette place importante, il voulut un officier jeune, ferme, actif et capable; ce fut le lieutenant Guillaumet, de la 73*.

Toutes ces dispositions si vigoureuses et si précises nous révélaient un chef tel qu'il en fallait un à la division; car, pendant le si court intérim du général Rusca, le gaspillage et les infractions à la discipline avaient été poussés jusqu'au scandale. Grâce à la fermeté des ordres du jour, le retour à l'ordre fut tel, que les habitants qui prenaient l'habitude d'abandonner leurs maisons à la vue des Français et d'assassiner quiconque s'écartait de la colonne, rentrèrent chez eux et, pour le plus grand nombre, ajournèrent leur métier d'égorgeurs. Nous étions sans communications avec le quartier général en chef; le général Duhesme en ouvrit. Pour éviter un détour aux convois qui nous venaient d'Ancône et faciliter leur arrivage direct en longeant la mer, il fit construire un pont sur le ïronto, près de Tembouchure, et le couvrit par des ouvrages armés de deux pièces de canon; il en confia la garde à un bataillon romain levé à Ancône et qui nous rejoignit sur ces entrefaites. Il réorganisa la division dans laquelle avaient eu lieu des mutations de troupes, la porta en avant, à Teramo et Giulianova, d'où l'ennemi se reploya à notre approche; le quartier général fut établi à Corropoli, d"où Ton pouvait surveiller le pays, en attendant d'Ancùne des renforts d'artillerie et d'infanterie, et du général en chef des ordres ultérieurs, tout récemment annoncés.

J'étais très frappé de la manière si rigoureusement juste dont chacune de ces organisations avait été faite.

Bien que le général Duhesme n'eût pas changé de manières avec moi, depuis huit jours que je partageais ses travaux, je n'en sentais pas moins l'avantage et le plaisir qu'on peut avoir à travailler sous les ordres d'un chef qui sait diriger. Un jour, vers deux heures de l'après-midi, lui, qui n'avait pas encore mis les pieds chez moi , y arriva enveloppé dans son manteau et barbotant dans la neige qui tombait à gros flocons; sans se découvrir, il entra dans la chambre qui me servait de bureau, et, s'asseyant près de la table sur laquelle je travaillais et aussi près d'un brasier, notre unique calorifère, il me dit avec la bougonnerie dont il ne semblait pas devoir se départir : « Chef d'état-major, votre registre de correspondance. » Je ne savais au monde ce que cela signifiait... Il n'y avait qu'à obéir; je remis donc le registre, et, sans dire un mot, le général consacra une demiheure à le lire , en prenant mes lettres dans l'ordre inverse de celui où elles avaient été écrites; puis il le jeta sur la table qui lui servait d'appui, et me dit : « Votre registre d'ordres. «Reprenant mes ordres, depuis le dernier jusque mon arrivée à Porto di Fermo, il les soumit à la même enquête; après quoi, il jeta ce second registre sur la table, où il avait jeté le premier, se leva, s'entortilla de nouveau dans son manteau, et, en s'en allantsans me regarder plus que mes adjoints et secrétaires, sans leur rendre leur salut, il me dit : « Chef d'état-major, suivez-moi. » Je prends mon sabre, mon chapeau, mon manteau, et, devant les témoins de cette scène assez ébahis, je sors derrière lui en jurant à part moi contre la fatalité qui, d'un chef absurde, m'avait fait échoir au plus désagréable... Entré chez lui, sans s'être retourné, sans m'avoir dit un mot, il prend son registre de correspondance, et, me montrant un des alinéas de sa première lettre au général en chef, il me dit : « ..Lisez cela... »

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