‹ Mémoires;Chapitre 111 sur 222 · BIENVEILLANCE BOURRUE · texte numérisé non relu

BIENVEILLANCE BOURRUE

Et je lus : « Je ne trouve ici, pour chef d'état-major, qu'un chef de bataillon. Vous savez, mon cher général, que j'ai pour principe que personne ne doit remplir que les fonctions de son grade. C'est le seul moyen de commander avec fermeté et d'empêcher qu'on n'obéisse avec mollesse. Je vous prie donc de disposer du chef de bataillon Thiébault comme vous voudrez, et de m'envoyer l'adjudant général Bonnamy, dont je ne pense pas que vous ayez grand besoin. »

Cette lecture terminée, et satisfait d'apprendre enfin que la rigueur de sa conduite avec moi n'avait rien de personnel , charmé d'ailleurs de cet acte de franchise, autant que flatté de cette marque de confiance, je fermai le registie et le remis sur le bureau : « ...Eh bien ! reprit-il, que pensez-vous de cela? — Je pense, mon général, que vous avez raison. — Oui ! Eh bien, si le général en chef m'envoie Bonnamy ou tout autre, je lui organiserai un commandement d'avant-garde, mais personne ne vous remplacera comme mon chef d'étatmajor (1). Cependant il faut pour le bien du service que, puisque vous remplissez les fonctions d'un grade supérieur au vôtre, on vous croie le grade des fonctions que vous remplissez; en conséquence, je ne vous donnerai plus d'autre titre que celui d'adjudant général; mais, avec moi, pour obtenir un grade, il faut le payer; ainsi attendez-vous à joindre à vos fonctions de chef d'état- major celles de commandant de colonnes et à devoir à la poudre ce que vous n'êtes pas fait pour ne devoir qu'à des écritures. »

(1) Il avait été frappé de ce fait, que tout ce qui réclamait exécution était rédigé sous forme d'ordres; de ce qu'avaient de complet, de clair, de laconique, et, en dépit de mon grade, d'impératif, ces ordres qui, même adressés aux généraux, commençaient tous par ces mots : « En exécution des dispositions arrêtées par le général commandant la division, il est ordonné, etc. »

Ce souvenir est un de ceux dans lesquels je me complais. Cette campagne, qui fut mon début dans les positions élevées, fut en effet la plus brillante de ma vie militaire. C'est l'époque à laquelle je me berçais des plus belles espérances; mais, et ainsi que la suite de ces Mémoires le révélera, la journée du 18 brumaire, plus tard ma reconnaissance envers le général Masséna, enfin une raideur trop déplacée, me firent échouer, et contre Bonaparte, premier consul, et contre Napoléon, empereur, auprès duquel je n'étais pas cependant du nombre de ceux qui devaient avoir le moins de chances...

Les instructions qui devaient nous venir du quartier général en chef n'étaient pas arrivées, et la prolongation de notre inaction ne pouvait convenir ni au général Duhesme, ni aux troupes, encore moins à notre situation en face d'un corps ennemi. La marche en avant fut donc résolue; on reconnut l'ennemi, l'étendue de ses lignes; outre les troupes régulières, on reconnut des partis de paysans organisés en bataillons et régulièrement armés et équipés; puis, le Trontino franchi, les troupes furent établies sur des points assez rapprochés afin qu'elles pussent garder contact entre elles. Pour donner à l'ennemi l'idée que nos forces étaient plus considérables, on fit préparer des logements pour douze cents hommes dans des villes où nous ne devions pas envoyer un seul homme; le quartier général fut transporté à Giulianova, et on s'occupa de chercher des gués et d'établir un pont pour franchir le Vomano.

L'ennemi semblait vouloir défendre le passage de cette rivière; il dirigea contre nous une triple attaque, qui parut à bon nombre d'entre nous l'annonce d'une attaque plus générale pour le lendemain. Le général Rusca s'obstinait dans ce sens; mais le général Duhesme avait trop l'habitude de la guerre pour se laisser abuser,

Page 1