LETTRES DE CHANGE
maison duquel je m'étais fait loger; je lui exposai le plan que je venais de soumettre à l'approbation du général Duhesme, et ce digne homme en fut vivement touché; j'ajoutai : « Le général est dans les meilleures dispositions; mais il reste à tout ceci une condition, qu'il m'est pénible d'avoir à vous dire et qui cependant vous rend arbitre de la mesure entière. — Je vous entends, reprit-il, il faut un sacrifice. — Oui. — Je m'y attendais, mais quelle est la somme? — Cent mille francs. — C'est beaucoup pour le pays, peu pour le service que vous lui rendez; le général les aura. Il nous restera ensuite à nous acquitter avec vous. — Avec moi, répliquai-je, vous en serez quitte pour de l'estime. » Il me prit la main, et avec une grande effusion la serra.
J'allai rendre compte au général Uuhesme que cette affaire était réglée; en effet, dans la matinée du lendemain, c'est-à-dire vingt-quatre heures après, le baron de Nolli vint le supplier de recevoir, « comme une faible marque de la reconnaissance du pays, vingt mille francs en or et quatre-vingt mille francs en lettres de change sur Naples, endossées par le baron ».
Dès que le général Duhesme me revit, il me demanda ce que le pays avait fait pour moi... « Rien, répondis-je; ce n'est pas par spéculation que je me suis improvisé législateur, ajoutai-je en souriant. — J'en suis sûr, continua-t-il. et c'est une raison pour que je ne vous oublie pas. J'espère donc que si vous n'avez voulu rien recevoir du pays, vous ne refuserez pas de votre général une gratification que l'usage autorise et dont votre manière de servir fait une justice. » Il me remit en lettres de change vingt mille francs, sur lesquels j'en touchai quatorze mille. Les lettres qu'il m'avait données étaient celles qui devaient être payées à la plus longue échéance, et, lorsque nous fûmes obligés d'évacuer le royaume de
Naples, il en restait encore une à régler. Elle était endossée par le baron de Nolli, et, bien que le payement n'en fût plus garanti par la crainte, je pensais que le baron voudrait faire honneur à sa parole en souvenir du service rendu; cependant la maison Lagreca, qui s'était chargée, non d'escompter cette traite, mais d'en encaisser le montant, m'écrivit qu'on avait refusé de la payer; ce qui me fit réfléchir que l'endosseur avait dû être fort contrit de ce que nos revers n'étaient pas venus assez tôt pour lui.
Dès que la reddition de Pescara avait paru certaine, et pour en profiter sans une heure de retard, le général Rusca fut chargé d'aller traverser la rivière au pont de San Clémente et de se lancer à la poursuite de l'ennemi; puis, dans la journée même, le quartier général fut transféré sur la rive droite de la Pescara à Chieti, et le colonel Broussier fut envoyé, avec six compagnies de grenadiers ou de carabiniers, pour aider le général Rusca à effectuer son passage de la Pescara et pour courir avec lui sur les talons de l'ennemi. Mais la geléC;, qui s'était soutenue pendant quelques jours, cessa tout à coup, et une pluie de déluge y succéda; les quatre pieds de neige qui couvraient la terre fondirent par l'effet d'un dégel général; les torrents se multiplièrent et devinrent énormes; des éboulements se produisirent de tous côtés; le brouillard le plus épais se répandit sur toute la contrée, et, pendant deux jours entiers, il n'y eut presque plus de communications possibles. Heureusement les obstacles existèrent pour les troupes napolitaines autant que pour les nôtres; mais, comme leurs chefs y mirent moins d'énergie que le colonel Broussier qui marchait sans s'arrêter et qui payait par deux heures d'efforts inouïs l'avantage d'avoir fait un mille, leurs •derniers bataillons finirent par être atteints. Frappés de