‹ Mémoires;Chapitre 122 sur 222 · SANS CHAUSSURES · texte numérisé non relu

SANS CHAUSSURES

Dès lors il ne restait plus qu'à exécuter le mouvement prescrit; mais, à ce moment, un grave embarras surgit. La totalité des hommes de notre division était pieds nus; de toutes parts ce fait fut déclaré en réponse à l'ordre de se mettre en route. Certes, après tant de marches dans les rochers, dans la boue, dans la neige, cela n'avait rien d'extraordinaire; mais ce qui le fut, c'est que, comptant sur la prompte arrivée d'un convoi de souliers attendu d'Ancône, convoi dont le départ se trouvait retardé depuis plus de dix jours et dont on n'avait aucune nouvelle, on avait marché sans semelles et on n'avait pas seulement songé à réclamer; mais, en apprenant que l'on avait immédiatement à faire une route é\pre et longue, on dut constater l'impossibilité d'entamer la première étape. Le général Duhesme fit aussitôt appeler le commissaire des guerres, les chefs de corps et moi pour aviser aux moyens de lever ce menaçant obstacle. Le commissaire des guerres ne vit de ressources que dans des confections auxquelles on travaillerait nuit et jour : « Mais, lui observai-je, en employant tous les cordonniers du pays et ceux qui peuvent se trouver dans les corps, on n'arriverait pas à deux cents paires par jour, ce qui, pour huit mille et quelques hommes à chausser, ajournerait à trois semaines le départ des derniers bataillons, tandis qu'ils doivent être arrivés dans quinze jours!... » Le général Duhesme était au désespoir, lorsque ce bonheur que j'ai eu toute ma vie d'arriver par inspiration à une idée heureuse du moment où elle devenait nécessaire, me secourut dans cette impérieuse circonstance : « Mon général, dis-je au général Duhesme, des situations extraordinaires requièrent des mesures extraordinaires, et je vais vous soumettre le seul moyen qui me semble pouvoir être efficace. Vous n'avez que huit mille hommes

pieds nus. et vous êtes au milieu de populations oii plus de cinquante mille hommes marchent avec de bons souliers ou de bonnes bottes; eh bien, il faut que dix mille de ces hommes se déchaussent pour chausser les troupes. Quant à l'exécution, rien de plus simple... Douze commissaires du pays seront requis à Chieti, autant à Pescara, un même nombre dans les villes ayant garnison et dans celles où l'on enverrait des détachements; chacun de ces commissaires, escorté par quatre soldats et un caporal et suivi par des hommes portant des corbeilles, ira de maison en maison, en commençant par les plus aisées, mais sans exception de rang ou d'emploi, et, jusqu'à complément de dix mille paires, enlèvera tout ce qui s'y trouvera en bons souliers et en bonnes bottes, en donnera des reçus à valoir sur les contributions et les rapportera dans un magasin, d'où la répartition ou la distribution s'en fera d'après vos ordres, en réservant les bottes aux officiers et cavaliers. » Ma proposition fut accueillie par acclamation, et, de joie, le général Duhesme m'embrassa. En cinq jours les troupes avec lesquelles opéraient les généraux Rusca et Monnier, furent chaussées (1).

De cette sorte, la division, sans autre matériel que son artillerie, se mit en marche, laissant derrière elle, indépendamment des blessés et malades, les cent hommes de la garnison de Givitella del Tronto, un bataillon de la 73% une partie des troupes aux ordres de Planta, qui ne purent rejoindre à temps, et la légion Caraffa, forces avec lesquelles Coutard fut chargé de garder Pescara et Chieti, siège du nouveau gouvernement établi, de guer-

(1) Pendant la campagne de Portugal, décembre 1807, dans une situation semblable, dans le même mois, je fis avec le même succès usage du même moyen à Abrantès.

E^ M.Micin: slii capoue. s^r

royer autant que cela serait nécessaire ou possible, et d'achever de soumettre le pays.

Le surplus des troupes forma trois colonnes ou brigades : la première commandée par le général Rusca, la seconde par le général Monnier, et la troisième, qui aurait dû être commandée par le colonel Méjean ou le colonel Broussier, le fut par moi, chef de bataillon, d'après les intentions formelles du général Duhesme. Quand je lui parlai de ma reconnaissance, mais aussi de mon étonnemcnt, il me répondit: « Vous la conduirez bien »; puis, faisant allusion à la réquisition des souliers, il ajouta : « D'ailleurs, c'est vous seul qui nous mettez en route. »

De ces trois brigades, la dernière devait quitter Chieti dès qu'elle le pourrait; les deux premières devaient se réunir, le 5 janvier, à Solmona, d'où elles marcheraient sous les ordres du général Duhesme. Conformément aux ordres du général en chef, et d'après le rendez-vous qui lui avait été donné par le général Lemoine, le général Duhesme devança ses troupes et se porta en personne à Solmona pour se mettre plus promptement en communication avec ce général Lemoine; mais lorsqu'il arriva dans la ville, celui-ci était parti. Ce départ inexpliqué, inexplicable, était un manquement grave aux ordres du général en chef, qui avait prescrit à l'un et à l'autre des généraux de se rencontrer pour concerter ensemble leurs mouvements ultérieurs; c'était en outre une inconvenance brutale, odieuse même, si on la juge d'après ses suites.

Pendant ce temps, le général Monnier, qui d'Ortona devait avec sa brigade rejoindre au plus tôt son général à Solmona, fut informé qu'un rassemblement considérable se formait à Lanciano, et, croyant le général Duhesme en sûreté près du général Lemoine, il prit sur lui de

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