‹ Mémoires;Chapitre 139 sur 222 · ÉCHFXS ALT FAUBOURG DE CAPOUE · texte numérisé non relu

ÉCHFXS ALT FAUBOURG DE CAPOUE

chefs distingués, Méjean, de la 27"^ légère, et de ïoquignv, du 25" de chasseurs à cheval: je fus donc surpris, mais non moins flatté, lorsqu'il me dit au moment où je l'abordai : « Thiébault, je n'ai plus que vous pour réparer les malheurs de cette journée, et j'ai besoin de votre dévouement, comme je compte sur lui. » Début après lequel il ajouta qu'il me chargeait de la troisième attaque du faubourg de Capoue, mais que, comme c'était la dernière à laquelle on put songer, il fallait qu'elle fût heureuse. « Et quelles troupes mettez-vous à ma disposition? — Celles que vous voudrez... » — C'était rendre ma responsabilité entière et d'autant plus grande ; il me quitta, rentra chez lui, me laissant de cette sorte carte blanche. Je pris la 04% qui depuis l'attaque du général Monnier avait eu le temps de se reposer, les deux bataillons de la 73% dont un seul bataillon venait de marcher avec moi, mais n'avait fait aucune perte, le premier bataillon de la 30* qui n'avait encore donné qu'une fois, et le 7° régiment de chasseurs à cheval; puis, comme pour mieux les surprendre je voulais profiter le plus longtemps possible de la sécurité que l'approche de la nuit devait donner à ces Napolitains, je refusai tout concours de la part de l'artillerie.

Les troupes choisies, restaient les dispositions... A cet égard, je suis obligé de le dire, je n'avais pas été édifié de celles adoptées pour la première attaque et qui avaient été répétées pour la seconde, ainsi que je l'appris... On s'était, dans l'une comme dans l'autre, borné à marcher sur deux colonnes précédées par des tirailleurs; et c'était ne faire aborder que sur deux points les troupes de Napolitains, massées sur tant d'autres points en avant du faubourg; c'était laisser le plus grand nombre d'entre ces Napolitains libres de se reployer; c'était permettre à leurs feux d'agir avec ensemble, puisqu'ils

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n'avaient qu'à converger sur deux tètes de colonnes.

Cependant les deux liommes qui en ordonnèrent ainsi étaient mes supérieurs, l'un d'eux mon chef, tous deux des généraux ha])iles; aucun d'eux n'ayant mis en question cette manière d'attaquer, je m'étais gardé de donner mon avis lors du départ du général Monnier du moins, car je ne fus pas présenta celui d'Ordonneau. Mais, à ce moment où le général Duliesmc était hors de lui, où il me laissa le maître de mes dispositions, où par honheur il n'était plus sur le terrain, voici ce que je fis. La route de Capoue, qui forcément était ma ligne d'opérations, consistait, ainsi queje l'ai dit, en une chaussée élevée de huit pieds, droite, et se trouvait hattue par douze pièces de canon. Les terrains entre lesquels elle s'élevait étaient, en se rapprochant de Naples, découpés en potagers, où les arhres fruitiers, quoique dépouillés de leurs feuilles, formaient encore par leur nombre un rideau assez épais; enfin les potagers, séparés les uns des autres par des haies faciles à traverser, étaient occupés par une fourmilière de tirailleurs que nous évaluâmes à trois mille. En arrière d'eux et d'un petit ruisseau qui coule non loin du faubourg, se trouvait une ligne de troupes ou plutôt des troupeaux de lazaroni, adossés aux maisons crénelées dont j'ai parlé, et qui défendaient si terriblement les approches.

J'expliquai mon plan à tous les officiers supérieurs et aux capitaines de grenadiers qui devaient me seconder; j'élargissais le front des lignes de manière à multiplier les points de rencontre avec l'ennemi et les chances d'attaque à la baïonnette, tandis que la cavalerie balayerait la route et fermerait la retraite à tous ceux des insurges postés hors du faubourg et qui voudraient tenter de s'y reployer. Quant au feu de l'ennemi, feu qui consistait en douze pièces de canon remises en batterie contre nous

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du haut de la route, j'en atténuais l'effet en lui offrant moins de prise sur mes troupes, jusqu'à ce que ma cavalerie pût réussir à s'en emparer.

Dans ce triple l)ut, je fis marcher à la droite de la route et de front les trois compagnies de grenadiers du G4% séparées chacune par un intervalle de cent pas environ, tandis que, un peu en arrière de chaque intervalle, et prêts à soutenir leurs compagnies, s'avanceraient les bataillons auxquels appartenaient les compagnies. De môme se déployèrent,;! la gauche de la route, les grenadiers des trois bataillons des 30' et 73% leurs colonnes les appuyèrent, et la marche commença dans le plus grand silence, tous les hommes ayant l'ordre de se courber et d'abaisser leurs armes pour avancer le plus loin possible, dissimulés par les vergers qui nous masquaient. Les grenadiers devaient approcher des tirailleurs sans répondre à leur feu, les forcer à se reployer; mais, en arrivant sur les masses au delà du petit ruisseau, ils feraient une décharge à bout portant et fonceraient à la baïonnette; alors les bataillons, battant la charge, culbuteraient, extermineraient tout, et j'achèverais la déconfiture en chargeant à la tête du régiment de chasseurs par la route. Pressé par la chute du jour et n'ayant ni le temps de tâtonner, ni celui de manœuvrer, je faisais tout résulter d'un choc, où ce que j'avais de troupes allait donner en môme temps, et d'un choc dans lequel l'ennemi allait se trouver frappé sur treize points à la fois, rompu sur tous et presque sans retraite.

Il est des situations où chacun sent la nécessité de la réussite et où l'on peut compter non seulement sur une obéissance aveugle, mais encore sur tous les efforts dont de braves troupes peuvent être capables. Nous étions dans un de ces moments, et la ponctualité, la vigueur de l'exécution me prouvèrent que la nécessité et la

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résolution de vaincre étaient dans la pensée de tous.

Au départ de mon infanterie, le régiment de chasseurs avait suivi nos mouvements, abrité par la chaussée de la route; mais lorsque, par le redoublement du feu des tirailleurs ennemis, je jugeai que mes grenadiers arrivaient sur eux, je fis gravir le talus par les chasseurs et j'ordonnai la charge en fourrageurs. Le colonel et moi, ainsi qu'un de mes secrétaires qui montait un de mes chevaux et,, bon gré, mal gré, ne me quittait jamais, nous avions les meilleures bètes; nous arrivâmes donc sur la batterie d'artillerie avant les trompettes et, sabrant les canonniers, nous nous emparâmes de onze pièces sur les douze. En même temps, les grenadiers, renforcés par leurs bataillons, massacraient au bruit de la charge tout ce qui leur avait fait face, la manœuvre de ma cavalerie ne laissant à ces ennemis de la plaine aucune possibilité de retraite vers le faubourg.

La rage et le besoin de vengeance exaltant les forces de nos braves, pas un Napolitain ne resta vivant sur le terrain que nous avions parcouru. Jamais, si ce n'est peut-être à Isola, dans la seconde partie de la campagne, je n'ai vu tant de morts à la fois, et je n'aurais pas imaginé que, en si peu de temps, il pût être exterminé tant de monde; je n'ose évaluer le nombre ; des milliers de soldats napolitains et de lazaroni couvraient par tas le sol, au point d'exciter la pitié de celui qui, par devoir, n'avait rien épargné pour leur destruction (1).

C'est en achevant cette tuerie que nous avions atteint le faubourg. Là, au milieu des murailles brûlantes, la cavalerie me devenait plus qu'inutile,et je donnai Tordre

(1) J'ai su qu'une dépêclie du général en cliel' avait fait lionnour de cette extermination au général Duhesme. qui cependant ne pouvait pas même, à cause de ses blessures, monter à clieval et n'était en état de prendre part personnellement à aucune action.

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au colonel du l' chasseurs de se porter en arrière du faubourg, d"y reformer son régiment, de réunir à lui le restant de la 30" de ligne, par laquelle le général Duhesme m'avait annoncé qu'il me ferait suivre, et d'assurer mes flancs. Quant à moi, ayant arrêté trois de mes bataillons à l'entrée du faubourg, je me jetai avec les trois autres sur cette place Gapouane, si fatale à ceux qui m"y avaient précédé. La situation n'était pas changée, le feu des maisons continuait à être terrible ; me trouvant sous cette pluie d'enfer avec des grenadiers, ils m'entourèrent en criant : « Retirez-vous, mon général... retirez-vous... nous ne quitteronspas la place; maisque deviendrons-nous si nous perdons aujourd'hui tous nos chefs? » Ils m'avaient saisi par les pieds, prenaient mon cheval à la bride, et j'eus toutes les peines du monde à les empêcher de m'entraîner. Braves et vaillants soldats, faits pour donner du prix à la mort même, quand on la reçoit à leur tète; la confiance les rendait invincibles !

Pour répondre à ce feu meurtrier, j'avais commencé sans doute par faire tirer dans toutes les croisées; mais j'obtins peu de résultats, et, prévoyant que j'aurais à donner l'assaut pendant la nuit à chacun des étages de chacune de ces maisons, je venais d'ordonner aux sapeurs d'enfoncer à coups de hache les portes, lorsque, au tournant d'une assez large rue ayant le Vésuve en perspective, j'aperçus d'énormes tas de petites planches de sapin; aussitôt, ayant lancé cet ordre : « Le feu partout », j'enjoignis aux soldats d'allumer des bûchers dessous les escaliers des maisons, à mesure que les portes voleraient en éclats. En fait d'héroïsme comme de destruction, je ne sais pas de quoi nos soldats n'étaient capables. J'ignore même comment ils firent pour exécuter mon dernier ordre, mais en peu d'instants l'incendie éclata et ne tarda pas à gagner le tour de la place : c'est à sa sinistre

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clarté que continua ce combat d'abomination; tout ce qui voulut sortir des maisons fut tué, tout ce qui y resta fut brûlé. Ainsi ordonna la nécessité, cette impitoyable divinité que les anciens disaient être de fer et qui là fut de feu et de sang.

La destruction de ce quartier, où tant de braves avaient péri, vengeait leurs mânes; la lueur de l'incendie annonçait au restant des Napolitains que nous étions dans leurs murs; elle l'annonçait de même aux campagnes, dont les tocsins d'alarme, répondant aux tocsins de la ville, redoublaient à l'approche de la nuit leur appel de « mort aux Français » , par leur tintement lugubre. De fait, dès que parut dans les airs l'immense colonne de feu, toutes les cloches se turent; j'étais maître du faubourg; j'en avais anéanti les défenses; je me trouvais le premier Français militairement établi dans Naples. et, s'il m'arrivait encore des coups de fusil par les rues aboutissant à la place, ce n'était plus qu'une fusillade ordinaire.

J'en étais là lorsque le colonel Broussier arriva, le général Duhesme ne lui ayant pas laissé le temps de descendre de cheval à son retour de Benevento. Je l'informai de ce que j'avais fait, de mes motifs, de mes résultats. Il me félicita, ajoutant : « Le général Duhesme m'avait donné l'ordre de prendre le commandement de vos troupes, mais vous avez trop bien fait pour que j'exécute cet ordre. — Je sens vivement, répliquai-je, combien votre procédé est délicat, mais je me retire. — Non, reprit-il, vous ne pouvez quitter un commandement que je ne prends pas; je me bornerai donc à vous dire que le général ordonne que ce faubourg soit immédiatement évacué et que les troupes regagnent les positions qu'elles avaient avant votre attaque. — Evacuer ce faubourg ? m'écriai-je. — Oui, le général craint que pen-

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dant la nuit vous ne so^^ez enveloppé et accablé par le nombre. — De grâce, lui dis-je, tranquillisez-le à cet égard ; assurez-le que jamais et d'aucune manière je n'ai été surpris; qu'il n'est pas dans ma nature de l'être; que je ne puis oublier ce qui tient à la sûreté des troupes: que couvrir mes flancs et assurer au besoin ma retraite est conciliable avec la conservation de ce faubourg qui nous a coûté assez cher, qu'au prix du sang il faudrait reprendre demain et que nous ne paraîtrons avoir quitté que par crainte. Redites enfin que je n'occupe le faubourg qu'avec trois bataillons et que je puis môme continuer à l'occuper avec deux, que pour être en. mesure de parer à tout événement, j'ai échelonné déjà mes trois autres bataillons et le 7' de chasseurs à deux cents toises en arrière, et qu'en tout état de cause c'est plus qu'il n'en faut pour assurer mes derrières et couvrir mes flancs à une faible dislance. » 11 me parut convaincu et me promit d'appuyer mes observations auprès du général Duhesme, qu'il ne parvint pas à ébranler; sur un nouvel ordre, et me faisant précéder par les onze pièces de canon que j'avais prises, j'évacuai le faubourg.

Je l'avoue, j'étais confondu, peiné d'une évacuation qui eût été déplorable même si elle eût été plus utile, et j'éprouvai du dépit à la pensée que le général Duhesme avait été capable de me priver d'un commandement que je ne lui avais pas demandé, qu'il m'avait confié dans un moment fort critique pour lui et dont j'avais payé la faveur par un succès.

Rien ne justifiait donc que le commandement me fût enlevé pour que le mérite en revînt à un officier très distingué et plus élevé en grade que moi, mais qui n'avait pris aucune part au combat. Je savais à la vérilé que le colonel Broussier était l'ami particulier du général Ghampionnet; le général Duhesme m'avait même

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dit à deux reprises : « Broussier m'est envoyé pour que je le fasse général de brigade, et il faut que ce soit de la manière la plus brillante... » Or il avait établi son quartier général dans une baraque, située en arrière d'un aqueduc à l'ouest de la route; dans cette baraque se trouvait une seule chambre, que forcément, et avec mes officiers et secrétaires (1), je partageais avec lui et ses officiers. Eh bien! ce fut dans cette chambre, en ma présence , que, dictant à celui de mes secrétaires qui venait de charger avec moi et ne m'avait pas quitté, son rapport au général en chef, il eut, disons le courage de faire honneur au colonel Broussier de l'attaque et de la prise du faubourg de Capoue. A cette substitution de nom le secrétaire, nommé Le Roy, s'arrêta court et porta ses regards sur moi : « Eh bien! » lui dis-je, au moment où mes regards rencontrèrent les siens, mais en articulant mes mots, afin qu'on ne se trompât pas sur ce que j'éprouvais, « ne comprenez-vous pas ce que le général vous dicte? — Mande pardon. — En ce cas, écrivez. » — Et il baissa la tète, et il continua à écrire et le général à dicter comme si de rien n'était, mais sans me regarder, alors que je ne pouvais détourner mes yeux de sa personne. J'étais bouleversé, mais il paraissait si convaincu, il avait si bien l'air de vouloir faire ce qu'il faisait, que je crus comprendre qu'il me dédommagerait autant qu'il le pourrait et d'autant mieux qu'il aurait fait plus pour complaire au général en chef.

Quant au colonel Broussier, incapable de se prêter à de telles connivences, il déclara la vérité, toutes les fois qu'il en eut l'occasion. Il rédigea même et m'envoya une relation de ce qui le concernait dans cette campagne, et n'y fit aucune mention de celte affaire. Enfin, le

(1) Il venait de l'aire le sien sous-lieutenant et n'en avait pas.

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