LA DIVISION MASSENA
Je reviens à ma narration. Deux généraux de brigade se trouvaient employés dans la division Masséna : Tun d'eux, nommé Ménard, homme fort ordinaire, mais un de ces troupiers maniant bien les soldats devant l'ennemi; l'autre, Brune, grand dégingandé, moins militaire que Ménard, mais qui, ayant eu par son bagout le bonheur de plaire au général Masséna, plus tard au général Bonaparte, arriva je ne sais comment (1) au commandement de l'armée d'Italie, de là au bîUon de maréchal, et ne dut la plus haute célébrité à laquelle il put prétendre qu'à l'assassinat dont il devint à Avignon la très déplorable victime.
En chefs de brigade (colonels) marquants, se trouvaient ce Dupuy, commandant la 32° de ligne, homme de guerre, ardent autant que vigoureux, fort redoutable en combats singuliers, devenu officier général à la fin de la campagne, et qui, chargé du commandement du Caire, fut assassiné lors de la révolte de cette ville; et Monnier, chef de la 18° de ligne, homme froid, mais d'énergie et de capacité, que sa défense d'Ancône a illustré, et dont le futur maréchal Suchet fut un des chefs de bataillon.
Le commissaire des guerres de la division était Daure, ayant pour adjoint Coibert, aujourd'hui maréchal de camp. Le premier, gros garçon, sans barbe, très drôle, farceur dans toute la force du terme, n'enviait rien à personne; très brave, plein desprit et de capacité, je ne puis me le rappeler sans croire l'entendre encore chanter, du plus grand sérieux, d'atroces obscénités, et je le vois encore, une nuit que nous nous étions réunis pour une partie de chasse, se promener dans sa chambre nu
(1) Je n'exccptL' pas sa campagne de Hollande, dont le succès et la yloire n'appartiennent qu'au général Vandamme.
36 MÉMOIRES DU GENERAL BARON THIEBaULT.
comme un ver et portant sur une de ses épaules un sac plein d'or.
Quant aux officiers qui alors faisaient partie de Tétatmajor de la division Masséna, je citerai un vieil adjudant général nommé Escalle, qui est allé mourir en Egypte, et un adjoint, Daguzan, qui, le rencontrant un jour avec moi, s'écria : « Comment, père Escalle, encore de ce monde, la mort n'a donc pas faim? » Je citerai encore un lieutenant, Dommanget, ancien camarade de Burthe, au 10' de dragons, homme caustique de mauvais ton, foncièrement méchant et qui, en dénigrant tout le monde, ne se distingua nulle part. Enfm je dirai que c'est à cet état-major que je fis la connaissance de l'adjudant général Kellermann. si l)ril]ammont vainqueur à Marengo, et de La Salle, son adjoint, officier superbe, homme excellent, brillant d'esprit et de vaillance, plein de talents, mettant des grâces charmantes à ce qui semblait en être le moins susceptible, créature véritablement privilégiée par la nature, qui n'avait là personne qui pût s'élever jusqu'à lui, qui n'y avait aucune intimité et avec qui je me liai d'une de ces amitiés qui ne pouvaient avoir d'autre terme que la mort.
La Salle était le fils de Mme de La Salle, femme de l'ordonnateur de ce nom, et de M. de Conllans, ainsi qu'en riant il en convenait lui-même. Jamais, au reste, fils ne ressembla plus à son père; il en avait le genre d'esprit, la bonté, la vaillance, la force, lescràneries, les manières nobles et l'originalité; il me disait même, dans ses épanchements avec moi, que le choix d'un tel père constituait une obligation plus grande que celle de la vie.
Cette Mme de La Salle, que son fils adorait, avait été magnifique et non moins remarquable par son esprit que par l'exaltation de son amour pour ce même fils. Célèbre pour ses galanteries, elle fut l'objet d'une foule