‹ Mémoires;Chapitre 16 sur 222 · LA DIVISION MASSENA. ■ Ï · texte numérisé non relu

LA DIVISION MASSENA. ■ Ï

d'anecdotes, au nombre desquelles j'en citerai une, dont je ne voudrais pas priver tous ceux qui aiment à se divertir.

Mme de La Salle avait pour amant un abbé fort aimable et non moins utile, et pour favori un trompette, qui sans doute avait à ses yeux certain mérite capable d'en compenser beaucoup d'autres. Un jour que le trom- |)elte, en grande tenue, se trouvait en activité de service aujirès de Mme de La Salle, on entendit la voiture de l'abbé, que l'on avait de grandes raisons de conserver; à défaut de mieux, le trompette fut caché sous le lit, sur lequel Mme de La Salle resta, prenant le prétexte d'une indisposition pour donner le change sur son désordre. Elle mit tout en œuvre pour éconduire l'abbé ou du moins pour le modérer, mais sans succès; il se prétendait le remède à tous les maux; bref, elle dut se résigner. Or le trompette, qui n'avait pas tant de vertu, enrageait, et lorsque, au comble de l'extase, l'abbé, mêlant le religieux au profane, se fut écrié : « La trompette du jugement dernier sonnerait qu'elle n'interromprait pas mon bonheur y>, le trompette, qui ne pouvait plus se contenir, se mit à sonner de toutes ses forces. On peut penser si, dans son bouleversement, le malheureux abbé ne dut pas croire que le courroux de Dieu venait de substituer le diable à l'amour.

Mais si, à l'armée d'Italie, comme à toutes les armées de la iîépublique, on aimait à rire, à jouer, à galantiner, on aimait plus encore à se battre ou bien à parler combats, et c'est à ce propos que je veux rapporter des faits que j'appris en arrivant à la division Masséna, que je vérifiai et qui concernent la fameuse bataille d'Arcole gagnée si peu de jours auparavant.

Il n'est aucun étranger instruit, aucun Français soucieux des fastes de son pays qui ne place au nombre de

38 MEMOIRES DU GENERAL BARON TIIIEliAULT.

nos plus glorieux souvenirs le passage de vive force du pont d'Arcole, ce j^assage consacré par la mort de tant de braves, qui fit recevoir tant de profitables blessures, qui signala Timpétuosité d'Augereau, l'intrépidité de Lannes, le dévouement de Muiron, l'audace triomphante du général en chef Bonaparte, et que cinquante gravures, le magnifique tableau de Gros et dix mille mentions et relations ont détaillé et consacré d'après les rapports et bulletins officiels. Eh bien, malgré toutes ces garanties, il ne manque à ce fait d'armes éclatant qu'une chose, la vérité; car, dans la manière dont les événements se consacrent, des infidélités, accréditées par la vanité des uns, par Tadulation des autres et par le silence du plus grand nombre, ne tardent pas à substituer à l'histoire de véritables romans.

La bataille d'Arcole dura trois jours (25, 26, 27 brumaire an V, 15, 16, 17 novembre 171)6); or, le premier de ces trois jours, la division Augereau, ayant passé l'Adige sur un pont de bateaux jeté à llonco, ofi ne se trouvait qu'un bac, marcha sur Arcole dans le but de forcer le passage du pont à piles de pierre et à arches de bois construit sur l'Alpon. A ce moment, le passage pouvait être forcé; il fut manqué; on revint à la charge, mais on trouva cette fois l'ennemi en mesure, et c'est après ce second échec que le général Bonaparte se jeta en désespéré sur ce pont, un drapeau à la main, qu'Augereau le suivit, que dix généraux se précipitèrent et qu'à leur suite mille victimes succombèrent (Muiron est du nombre). Mais le succès n'était plus en la puissance des hommes, et Bonaparte, repoussé, ne pouvant suivre une digue que le feu de l'ennemi rendait intenable, se jeta dans le marais (1), où il s'embourjja et d'où Bclliard

(1) Sur une grande étendue, ce marais règne entre l'Alpon et

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