PACIFICATION DE LA FOUILLE
On peut donc dire que le cachet de capacité d'un chef miUtaire, que la preuve de sa transcendance sera toujours l'exactitude avec laquelle il établira le rapport rigoureux entre les besoins et les moyens mis en action.
Maître de San Severo, le général Duhesme avait résolu de le brûler, et cependant, au moment de donner l'ordre fatal, la vue des monceaux de cadavres dont les rues étaient encombrées, le désespoir d'une population de vingt mille âmes exprimé par des cris déchirants, l'arrêtèrent. Dans le fait, le tableau était horrible, si horrible qu'il ne fit pas seulement impression sur les chefs, mais aussi sur les soldats, qui, s'associant à cet acte de clémence, cessèrent jusqu'au pillage qui leur était dévolu: réunissant les enfants à leur mère, ils les ramenèrent chez eux avec la plus grande douceur.
Dès le lendemain, avec les étendards et les drapeaux qu'il avait pris et qui en partie étaient faits avec des nappes d'église, le général Duhesme rentra à Foggia, où il reçut la soumission des habitants de Manfredonia, de San Marco, de Monte-Maggiore, etc., et d'où il expédia un rapport au général en chef (1).
Ce coup frappé, il fallait en tirer profit, achever la pacification, communiquer avec Coutard. Ces missions complémentaires confiées, l'une au chef de brigade Goris vers les montagnes du Gargano, l'autre au chef de brigade Leblanc sur Termoli, furent admirablement remplies. En effet, au bout de quelquesjours d'opérations, la Fouille se trouvait si parfaitement tranquille, que de simples ordonnances pouvaient, sans danger, la parcourir et de nuit et de jour; succès à la suite desquels le
(1) Dans ce rapport, le général Duhesme signalait la vaillance du capitaine Michaud, aide de camp du général Forest, et de mon adjoint le lieutenant Datli. rapport d'après lequel le grade de chef de bataillon fut demandé pour le premier, et le grade de capitaine pour le second.
4(i6 MÉMOIRES DU GENERAL BARON THIEBATILT.
général Duhesme obtint de l'évêque de Foggia un mandement, démontrant la concordance de la morale du Christ avec la morale républicaine, et l'harmonie des dogmes de l'Église avec ceux de la liberté.
Quant à la communication avec Coutard, mon adjoint Dath, qui s'était très distingué à la prise de San Severo, en fut chargé. Il avait accompagné la mission Leblanc à Termoli, et de là, une fois la ville rentrée dans Tordre, il était parti avec cent hommes d'infanterie et vingt-cinq dragons pour chercher des nouvelles et porter des ordres sur la Pescara.
Officier actif, brave et capable, il ne négligea aucune des précautions de nature à assurer et à hâter sa marche; d'ailleurs je lui avais remis les instructions les plus précises et les plus sévères, dont voici les dispositions principales : s'annoncer partout comme l'avant-garde d'une forte colonne, qui serait censée suivre à douze heures de distance ; ordonner de préparer des logements, des vivres et des fourrages pour cette colonne imaginaire; en prendre pour lui pour deux jours, mais au besoin par petites quantités, c'est-à-dire, se contentant de ce qui était prêt afin de n'avoir à en attendre nulle part; éviter les villes ou n'y passer que de nuit et en silence; avoir constamment deux guides, l'un à la tête, Tautre à la queue de la colonne; ne faire de grandes haltes que dans des bois ou lieux déserts et sur des sommets, d'où il pouvait découvrir un vaste espace; en cas de nécessité, bivouaquer à la sortie d'un village, jamais avant ou dedans; n'y séjourner jamais; faire marcher les hommes aussi tard que cela serait possible, et les maintenir toujours réunis; enfin faire tout au monde pour n'être devancé par personne. C'était au reste le seul moyen d'échapper à une partie des dangers que devaient courir cent vingt-cinq hommes, cheminant