‹ Mémoires;Chapitre 18 sur 222 · LE SERMENT DE MONTENOTTE · texte numérisé non relu

LE SERMENT DE MONTENOTTE

aide de camp du général Masséna et depuis son gendre, a achevé de me les rappeler, notamment un matin, cliez lui, tandis qu'il dessinait de mémoire le terrain ayant servi de théâtre à ces combats. Enfin, le 6 février 1834, me trouvant avec lui chez le baron de Gambacérès et devant le tableau de Gros, représentant le soi-disant passage du pont d'Arcole par Augereau et Bonaparte, lleille ne put s'empêcher de me dire en souriant : « Quel dommage qu'il n"y ait jamais eu de passage du pont d'Arcole, ni par le général Augereau ni par le génélal Bonaparte! » Mais, pour ce dernier, ce n'est pas dans un acte de valeur soldatesque qu'est la gloire de cet événement, c'est dans une conception d'ensemble et surtout dans les résultats. Après avoir détruit les deux cinquièmes de l'armée d'Alvintzy, il fut, à l'étonnement général, le maître de rentrer en plein jour en vainqueur et par la porte de Venise à Vérone, qu'il avait furtivement quittée de nuit par la route de Milan.

Mais puisque j'en suis à de telles rectifications, j'en ferai une autre qui n'est pas moins intéressante : le matin du jour de la bataille de Montenotte, la 1" demibrigade d'infanterie légère, immédiatement après devenue la 17« et forte en ce moment de 1,500 baïonnettes environ, était en position en avant de la redoute de ce nom, sous les ordres du chef de brigade Fornésy, qui, à réi)oque de la Révolution, commandait un bataillon dans un des régiments suisses au service de la France. Attaquée par des forces absolument supérieures, cette demi-brigade fut contrainte de se replier sur la redoute de Montenotte; ce fut en y entrant et prêt à être assailli par six mille Autrichiens, qui avançaient avec résolution pour l'enlever de vive force, que ce Fornésy, qui se trouvait à pied (son cheval venant d'être blessé), frappé de l'importance de conserver ce poste et déterminé à

le défendre à tout prix, s'y jeta de sa personne et, dans un noble élan, fit jurer à tous ses soldats, sous-officiers et officiers de défendre cette redoute jusqu'à leur dernier soupir; tel fut le fameux serment de la redoute de Montenotte.

Mais ce Fornésy, si brave, non moins modeste que désintéressé, et qui, par principe comme par caractère, ne demanda jamais rien pour lui ni môme pour aucun de ses officiers, encore qu'à Trente, par exemple, il y fût provoqué de la manière la plus instante par le général Joubert, ce Fornésy estimait son dévouement comme un simple devoir et ne jugea pas qu'avoir repoussé trois assauts livrés avec la plus grande fureur (1), qu'avoir eu Tidée et le mérite de ce serment qui doubla l'énergie de ses troupes, qu'avoir empoché notre ligne d'être coupée et de cette sorte si puissamment contribué à assurer la première victoire remportée par le général Bonaparte, celle à laquelle cette redoute donna son nom, celle qui rendit possibles de si gigantesques succès, ce Fornésy donc ne jugea pas que tout cela valût la peine d'une mention particulière; il n'adressa de rapport à personne.

Or Rampon , quoiqu'il fût seulement chef de brigade, c'est-à-dire colonel, commandait une brigade composée de la 1" d'infanterie légère et de la 21» de ligne et se trouvait avec ce second corps en arrière de la redoute. Informé de suite du serment prêté, de l'effet moral produit, de la retraite des Autrichiens, des pertes qu'ils avaient faites et du silence de Fornésy, il se hâta de faire faire, de signer et d'expédier un rapport dans lequel, sans se l'attribuer, mais aussi sans nommer per-

(1) Au troisième assaut, Fornésy eut besoin de faire combattre jusqu'à ses ouvriers, qui, au nombre de soixante et sous les ordres du maître tailleur, firent des prodiges.

KAMPON ET FORÎSESY. - 43

sonne, le fait d"arnies était relaté avec chaleur ! Le général Bonaparte, arrive sur le terrain peu après que cette bataille de Montenotte était commencée (1), ne voyant sur le rapport d'autre nom que celui de Rampon et ne pouvant parler dun tel fait d'armes sans l'attribuer à quelqu'un, mettant encore cette réticence sur le compte d'une modestie qui semblait en rehausser le

(1) La nomination du générai Bonaparte au commandement eu chef de l'armée d'Italie exaspéra tous les généraux de cette armée, et notamment Masséna et Aui,'ereau, qui déclarèrent qu'ils n'ol)éiraicnt jamais à cr hlanc-bec. Mais si à la rigueur il y avait moyen de montrer de la récalcitrance en recevant des ordres verbaux et loin de l'ennemi, il n'y avait aucune possibilité de ne pas exécuter des ordres écrits et lormols en vue d'un engagement. Or ce furent de tels ordres qui préparèrent et amenèrent la bataille de Montenotte, et ce fut seulement lorsqu'elle fut engagée sur toute la ligue que, vers neuf beures du matin, le général Bonaparte parut sur le champ de bataille pour s'emparer du commandement de son armée. Il était impossible, d'ailleurs, de ne pas reconnaître dans les dispositions prises et les ordres donnés à ce moment une haute transcendance; de cette sorte le général Bonaparte vainquit non seulement les Autrichiens, mais encore les généraux de sou armée.

Le lieutenant général comte Vedel, de qui je tiens le fait précédent, m'a également conté celui qui suit : Pendant la retraite exécutée lors des premières attaques de Wurmser, le général Bonaparte avait, de quelques lieues en avant de Vicence, envoyé Veilel (chef de bataillon adjoint à l'état-major général) porter à la division Augereau l'ordre de le rejoindre avec le plus de célérité possible ; Vedel revenant à toutes' jambes de son cheval, et du plus loin qu'on put l'entendre, cria : « La division Augereau va arriver. — Jeune homme (ils étaient du même âge), lui dit aussitôt le général Bonaparte, mettez pied à terre. » Et, comme il se trouvait à pied lui-même, il s'éloigna de quelques pas pour dire : « Je suis enveloppé sur trois de mes côtés; il y a ime heure que je suis ici à discrétion, et c'est parce que j'y suis que l'ennemi n'a pas osé s'emparer de cette position. Mais ce fait était inutile à révéler, et vous venez de le rendre notoire en donnant à tout ce qui m'entoure l'éveil sur ma situation. A l'avenir, souvenez-vous que vous n'êtes pas juge du secret ou de la publicité des ordres reçus, et que vous ne devez rendre compte de leur exécution qu'à celui de qui vous les avez reçus. »

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mérite, en donna tout l'honneur à llampon. C'était d'ailleurs la première action d'éclat qu'il avait à signaler comme général en chef de l'armée d'Italie, et rien ne manqua à la manière dont il la fit valoir, llampon prôné, avancé, plus tard décoré, enfin titré, doté, fait sénateur, puis pair de France, fut comblé d'honneur, de gloire et de richesses, et ni Fornésy, ni la 1" demi-brigade d'infanterie légère ne furent seulement nommés.

Cependant, si leur général n'avait cru devoir rien réclamer, ses subordonnés en jugèrent autrement, et, pour avoir leur part de la gloire que leur chef dédaignait, ils proclamèrent ce qui s'était vraiment passé : de plus, au bruit que firent et les grâces reçues par llampon et tout ce que la renommée publia sur la défense de la redoute, Fornésy, excité, poussé par la totalité de ses officiers, hasarda une réclamation, mais celui à qui il s'adressa lui répondit : « Que n'avez-vous rendu compte du fait, et comment voulez-vous que l'on revienne sur ce qui a été la conséquence du seul rapport reçu? » Tout en resta là; on ne dédommagea ce brave Fornésy, ni à ce moment ni plus tard; on ne fit rien pour aucun de ses officiers, peut-être pour ne pas donner à leurs propos l'appui d'une position plus élevée.

Voilà ce qui était su et se répétait à Vérone, voilà ce qui fut entendu mille fois et ce qui fut répété dans la 17" légère, toujours d'une manière uniforme, voilà ce que me confirment encore parleurs déclarations écrites, aujourd'hui, 4 mai 1837, les derniers témoins vivants que j'ai pu découvrir, et tout cela sans (|ue jamais une voix se soit élevée sur ce fait que c'est le chef de brigade Fornésy qui fit prêter le serment et défendit la redoute.

Ainsi le passage de vive force du pont d'Arcole est un exploit imaginaire et n'en devint pas moins la source

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