‹ Mémoires;Chapitre 183 sur 222 · L'ACQUITTEMENT DU PRINCE MARI · texte numérisé non relu

L'ACQUITTEMENT DU PRINCE MARI

cette affaire pour la nomination d'une commission militaire et une mise en jugement. Dans l'état d'exaspération où se trouvaient les officiers comme les soldats, il n'y avait aucun doute que, si ce prince comparaissait comme auteur et fauteur d'insurrection, c'était un homme mort. Sa vie dépendait donc moins des faits imputés que de la manière dont je présenterais l'accusation et dont je composerais la commission. Cette conviction me fit examiner les pièces de cette affaire avec la plus sérieuse attention, prendre des renseignements, entendre quelques personnes et arriver à la croyance que, sans être de nos amis et malgré de fâcheuses apparences, il avait pu être imprudent, mais n'était coupable d'aucun acte de rébellion. En conséquence, je mis un tel soin dans le choix des juges, mes ordres prescrivirent si impérieusement de n'admettre comme charges que des faits constatés, de les relater tous dans le jugement, de me l'adresser et d'y joindre toutes les pièces, que ce prince fut acquitté.

Le lendemain du jour où l'on eut à Naples la nouvelle de son acquittement, toute sa famille, informée de ce que j'avais fait et de mon arrivée dans cette ville, vint dans trois voitures et en grande cérémonie me rendre ses actions de grâces. Lorsqu'on annonça ces personnes hautement qualifiées, j'expédiais des ordres très pressés qu'un détachement de cavalerie attendait dans ma cour depuis une demi-heure. Forcé de faire attendre toute cette famille, je chargeai un de mes adjoints de les informer de ce qui me retenait; mais, tout en dictant mes ordres, je ne pouvais distraire ma pensée de cette situation : « Tu n'étais pas né, me disais-je, pour recevoir, à ton âge surtout, des hommes et, qui plus est, des dames de ce rang; pour les voir arriver chez toi « infiocchi », c'està-dire en grande toilette et en carrosses de gala, et moins encore pour leur faire faire antichambre. Tu ne devais

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pas l'attendre à être l'arbitre de leur vie, et, dans l'ordre naturel des choses, tu aurais trouvé tout simple d'aller chez elles et d"y subir la position dans laquelle elles se trouvent. Des événements extraordinaires, gigantesques, en ont ordonné autrement; tu exerces sur de vastes contrées et de fait, quoique ce ne suit pas sous ton nom, un pouvoir qui sous certains rapports tient du rang suprême; tu marches peut-être à un grand rôle (et à ce moment je pouvais le supposer); enfin, tu as à peine vingt-neuf ans, et ce serait légitime d'en tirer vanité. » Mais j'eus beau m'interroger, me tàter, je ne pus découvrir en moi aucun vestige de cette faiblesse; dès que cela me fut possible,j'allai donner mon audience, simplement comme on remplit un devoir de position, et si je n'éprouve pas de confusion à le dire, c'est parce que j'ai dit assez que j'avais d'autres défauts.

Le surlendemain, un homme d'alfaires se présenta pour me remettre, comme faible gage de reconnaissance, le bon dune forte somme (15 ou 20,000 ducats, je crois), déposée pour moi chez un banquier. Indigné, je chassai cet homme, lui déclarant que je ne m'étais pas attendu à un outrage pour un bienfait, et qu'il me faisait regretter ma conduite, puisqu'elle avait pu laisser croire que, au lieu de faire rendre la justice, j'étais capable de vendre l'impunité. On m'apprenait que je n'avais sauvé qu'un coupable, et je terminai en affirmant que je ne rendrais aucune des visites que j'avais reçues.

Enfin, le 21 mars, se trouvèrent réunies à Foggia toutes les troupes que le général Broussier espérait; avec elles il put commencer ses opérations. Andria,puis Trani, les deux boulevards des insurgés dans la Terre de Bari, furent emportés d'assaut, pillés, brûlés, au prix des plus sanglants efforts et des plus héroïques faits d'armes ; ces deux exemples avaient été terribles; il fallait être

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aux prises avec des Napolitains pour que la soumission du pays entier ne s'ensuivît pas; d'autres rassemblements résistaient encore; Tun d'eux, composé de brigands plus que d'insurgés, occupait Carbonara, qui de tout temps avait servi de repaire à des scélérats célèbres pour leur audace, et d'asile aux voleurs et aux assassins de la Pouille. Ces brigands, beaucoup plus redoutés que les autres Napolitains, se montrèrent heureusement plus lâches et furent anéantis à Carbonara, puis à Ceglie. Et chacun de ces succès était dû à l'énergique direction du général Broussier, à la vaillance, à la valeur de ses officiers, à l'intrépidité de ses soldats.

Informé que la colonne ennemie se dirige vers les ruines de Ceglie, le général Broussier avec les grenadiers des deux demi-brigades, une pièce de canon et des dragons, marche contre elle, parvient à la joindre, et, du moment où il l'a forcée à prendre position, il s'avance de sa personne pour arrêter les dispositions d'attaque; mais à peine a-t-il quitté de vue ses grenadiers que, en dépit de ce que leurs officiers peuvent dire et faire, ils se précipitent sur l'ennemi, le culbutent, prennent ses canons et ses bagages. Aussi acharnés dans la poursuite qu'ils avaient été terribles dans l'attaque, ils continuent le massacre de tout ce que l'infanterie peut atteindre, de tout ce que la cavalerie peut couper, et forcent leur général à rire de ce qu'il n'a pas même eu le temps de donner un ordre. Soldats incomparables comme la France n'en aura plus, comme aucun pays n'en a jamais eu; hommes qui, pour leurpropre compte, faisaient de la guerre une affaire, alors que généralement il n'en est ainsi qu'en raison de l'élévation des grades; hommes d'ailleurs formés par cinq cents combats, électrisés par cinq cents victoires; auxquels, sans les compromettre, en ce qui tient du moins aux champs

de bataille, on aurait pu faire tirer au sort les épaulettes des premiers grades, beaucoup d'entre eux se trouvant être dignes de les porter.

Mais si, sous le rapport de l'entente de la guerre, rien n'était comparable à nos troupes, sous le rapport de l'énergie, du mépris de la mort, les Napolitains ne le cédaient à personne. En effet, au milieu de cette nouvelle scène de carnage, un paysan refuse de fuir, reste seul, grimpe sur le toit en partie démoli d'une maison, et de là, couché sur le ventre et tirant, par-dessus le faîte, des coups bien ajustés, nous tue deux hommes et en blesse autant. La masure est de suite entourée, mais la porte est barricadée, et, pendant qu'elle résiste, ce paysan fait rouler de grosses pierres sur nos grenadiers, dont il blesse encore quelques-uns; enfin, se défendant avec rage jusqu'au dernier soupir, il tue un de nos braves qui arrive à lui. Et des faits de cette nature se renouvelaient partout.

Triggiano fut encore le théâtre d'un massacre important; quelques-uns de nos bataillons, chargés de rabattre tout ce qui restait dinsurgés, ne rencontrèrent plus rien, si ce n'est, près de Fontana di Cerca, cinquante hommes cachés dans une grotte qui s'y défendirent en désespérés, mais y périrent jusqu'au dernier.

On le voit, c'en était fait de l'insurrection des Abruzzes, de celles de la Fouille et de la Terre de Bari, où les actes de soumission arrivaient de toutes parts et paraissaient à ce point sincères que, sur l'ordre du général Broussier, les populations elles-mêmes arrêtaient les fuyards : elles portèrent le zèle si loin que des habitarjts découvrirent et conduisirent à Trani un émigré corse, que des circonstances assez romanesques avaient improvisé Altesse et qui de fait était devenu chef de bande. Cette seigneurie fut fusillée sur-le-champ, et son riche costume,

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