PERES DE LA TRAPPE
que quatorze soldats, après avoir dîné dans le couvent, y ont commis tous ces crimes et qu'ils ont aussi volé tout ce qu'ils pouvaient porter. Nous prenons de ce témoin tous les renseignements possibles; je charge le capitaine rapporteur de se faire donner des échantillons du linge et de la marque du couvent, de l'étoffe des habits des Pères; mais, sans aucun renseignement certain, évacuant cette partie de l'Italie et marchant sans séjour jusqu'en Toscane, nous ne pûmes rien découvrir.
Vers onze heures, ce domestique réunit encore et nous apporte du pain, du vin, un peu de jambon et de la salade, collation bien légère sans doute, mais qui, dans les dispositions oii nous nous trouvions pour manger, nous fit mal à tous. Enfin on apporte des matelas qu'on place dans la pièce du fond où Pauline, sa fille et quelques femmes se retirent; quant aux hommes, ils s'arrangent sur les bancs et sur le plancher de la première pièce. Avant d"y prendre place, j'étais encore allé visiter le vieillard et je lui avais conduit le domestique auquel j'ordonnai de ne pas quitter son supérieur. Nous ne pûmes, du reste, rien lui faire accepter, si ce n'est un peu d'eau fraîche; il convenait qu'il avait extrêmement soif. A différentes reprises, il demanda qu'on le laissât seul; je le fis néanmoins visiter toute la nuit et plusieurs fois par le chirurgien. Prêt à mourir, il fit de petits cadeaux à ceux qui se trouvèrent auprès de lui, et expira vers sept heures du matin. Il avait cinq blessures, deux coups de baïonnette dans le corps, un coup de sabre sur Ici, tête, un sur le bras droit et un dans la cuisse gauche.
Dès que le jour parut. Le Roy, que j'avais laissé aux voitures, arriva. «Eh bien! lui dis-je, quelle nouvelle? — Votre portrait a été retrouvé par une vivandière qui va vous le rapporter; quant aux voitures, elles viennent bien lentement. » La vivandière le suivait et reçut son sa-
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laire. Malgré mes souffrances, je pris un cheval et je me portai au-devant des voitures. J'arrivai comme on venait d'abandonner celle de Scheel; je fis faire de nouveaux efforts: finalement cette voiture, celle de Ricciulli, la mienne et mon fourgon arrivèrent au couvent. Là je fis dételer et j'ordonnai pour les chevaux un repos de trois heures. Descendu de cheval, je courus rejoindre Pauline; je la trouvai revenant d'un évanouissement, souffrante et en pleurs; tant de fatigues, de privations, d'horreurs, avaient épuisé sa résignation et ses nerfs. A dix heures, les voitures réattelées se remirent en marche. Il ne restait plus, sur la route à suivre, qu'un bourbier, et le cocher de Ricciulli y jeta sa voiture ; mais ce bourbier était si profond que les chevaux ne purent en avoir raison. C'est à ce moment que des grenadiers de la 30% croyant que la voiture était à moi, à cause de l'intérêt que j'y prenais, déposèrent leurs sacs, leurs armes et leurs habits, dételèrent les chevaux et enlevèrent avec leurs seuls bras cette voiture en possession de laquelle il paraissait impossible de rentrer (1).
Il ne restait qu'une lieue un quart jusqu'à ^'eroli, une lieue de route assez belle, mais toute montante. Pauline à cheval, moi à pied près d'elle, les autres en voiture, et nous arrivâmes, Pauline et moi, précédant notre suite. Tous les habitants se tenaient sur leurs portes; c'étaient les premiers que nous approchions depuis trois jours, et ce fut vraiment une jouissance que celle de nous trouver parmi des hommes qui n'avaient pas abjuré à notre égard tout sentiment humain et ne se comportaient pas de manière à le faire perdre à nos troupes. Dath,
(1) Un dernier mot sur cette marche d'isola à Veroli : la queue des équipages arriva quarante-huit heures après la tête ; le tiers des chariots, fourgons ou voitures resta sur la route, et le quart des chevaux d'attelage y creva.