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LA DIVISION MASSENA

compensation de cette infamie, ses frontières naturelles désormais perdues.

Mais pendant la glorieuse campagne de 1797 nous n'avions aucune raison pour envisager un avenir aussi sombre, et cette réflexion me ramène à mon récit. Je reprends donc l'histoire du rôle fractionnaire que joua la division Masséna à Tarmée d'Italie.

Le 8 mars 1797 (18 ventôse), un bataillon dit de Saint-Amand arriva à Bassano pour être incorporé dans la 20» légère, qu'il rejoignit de suite, et, le lendemain 9, la 2" légère, venant de l'armée du Rhin, rejoignit la division Masséna, qu'elle était destinée à compléter, et qui dès lors se trouva composée des 2" et 20' d'infanterie légère, des 18% 25% 32» et 75" de ligne, des 10° de chasseurs à cheval et 3" de dragons, et de six pièces d'artillerie légère et six d'artillerie à pied.

De suite une nouvelle répartition se fit entre les généraux de brigade, Motte à lavant-garde, Ménard et Rampon, Leclerc commandant la cavalerie, ensuite Carrère l'artillerie, enfin Brune à l'arrière-garde.

De ces généraux de brigade, trois ne se trouvaient commander qu'un seul régiment chacun, et ce n'est pas le besoin qui les avait multipliés à ce point. Leur nombre provenait d'abord de ce que le général Bonaparte avait multiplié les promotions, ensuite de ce qu'aucun officier supérieur ne voulait quitter l'armée d'Italie. On les entassait donc dans l'hypothèse que le canon effectuerait un dédoublement, que par politique le général en chef ne voulait pas faire; mais le canon n'eut pas cette complaisance.

Enfin, le 40 mars, toute la division, quittant Bassano, rentra en campagne. En vingt-cinq jours de marches et de manœuvres à travers les montagnes, au milieu des glaces et des neiges, elle allait livrer dix-huit combats

et, contre des troupes toujours supérieures en nombre, enlever dix-sept pièces de canon et des drapeaux, faire avec 41,000 combattants 14,000 prisonniers et gagner soixante-quinze lieues de terrain.

Du 10 au 13, la division s'avança par Feltre, Santa- Giustina, jusqu'à Belluno, chassant devant elle le corps d'Autrichiens commandé par les généraux Ocskay et Lusignan, qui se retirèrent sur Fortuna et là résolurent de se défendre.

A Polpeto, village très proche de Fortuna, le général Masséna arrêta la tête de sa colonne et se porta en avant avec quelques officiers dont je faisais partie, pour reconnaître Fortuna.

Fortuna est placée entre une montagne élevée et la Piave; or la montagne était couverte de troupes, le village était fortement occupé et flanqué d'un côté vers la montagne, de l'autre vers la rivière, par plusieurs lignes d'infanterie; des nuées de tirailleurs couvraient tout le front ennemi, quelques pelotons de hussards paraissaient en arrière du village, tandis que des pièces d'artillerie se trouvaient sur tous les points les plus favorables à leur action. C'était donc une formidable défense et pour ainsi dire inabordable, si la rivière n'était pas reconnue guéable; mais c'était là un fait que les généraux ennemis avaient omis de vérifier; peut-être encore avaient-ils espéré que, la fin du jour approchant, nous n'aurions ni la pensée ni le temps de faire cette vérification. Pourtant, en arrivant en face de la position, ce fut la première chose que le général Masséna fit examiner. Par bonheur, le lit se trouvait guéable pour la cavalerie, et ce fait, une fois reconnu, décida, et du plan arrêté, et de l'attaque immédiate.

En conséquence, les 2" et 20° légères débouchèrent de Polpeto, en engageant le combat depuis le haut de la

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montagne jusqu'à la rivière. Le feu devint très vif; malgré leur dévouement, nos troupes furent à plusieurs reprises forcées de céder le terrain qu'elles avaient gagné; l'artillerie vint les soutenir en abîmant le village, sur lequel la 18* de bataille reçut l'ordre de marcher en colonnes. Alors s'effectua la manœuvre qui devait décider de tout; le 3" de dragons franchit brusquement la rivière, bouleversa les hussards, qui s'opposèrent à son mouvement, dépassa le flanc gauche de l'ennemi et tomba de revers sur les troupes qui le formaient, et cela au moment où la 48% appuyée par de l'infanterie légère, arrivait contre elles au pas de charge. Attaquée de tous côtés, la division ennemie se mit en déroute; mais, grâce à la montagne et à la nuit, elle nous échappa. Indépendamment de trois cents et quelques morts et blessés qui restèrent sur le champ de bataille, nous ne fhnes en effet que six cent soixante prisonniers, au nombre desquels se trouvaient dix-huit officiers et le général Lusignan, déjà pris à Rivoli deux mois auparavant (i); n'ayant pas quitté les tirailleurs, il partageait le sort des plus braves. Quant à notre perte, elle se réduisit à quelques hommes, et, en consignant ce fait, je ne crains pas qu'on m'oppose la citation du petit doigt de Gustine qui n'aurait pas tout dit (2). 11 est à la guerre des faits inexplicables, qui donnent parfois de l'invraisemblance aux faits les plus exacts.

Le 25, la division se porta à Serravalle; cette marche extraordinaire, qui pour l'artillerie pouvait être réputée impossible, me rappelle le fait suivant : Le général Lusi-

(1) Le général Bonaparte, dans l'ivresse de ses victoires, avait rendu généreusement la liberté aux généraux prisonniers.

(2) Dans le rapport d'un combat assez chaud, le général Custine avait dit qu'il n'avait pas eu un homme tué, et qu'un seul de ses chasseurs avait été blessé au petit doigt.

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gnan. pris au combat de Fortuna. causant le soir même de cette action avec le général Masséna et nous, avait reçu, sur sa parole d'honneur de ne pas séchapper, Tordre de marcher avec les officiers d'état-major de la division : or son nom. sa qualité démigré, sa réputation militaire ayant excité en moi le désir de l'étudier, je causais avec lui pendant le trajet de Polpeto à Serravalle. alors que mes camarades dédaignaient de lui parler. Lorsqu'il vit la direction que nous prenions ; « Monsieur le capitaine, me dit-il, je connais la montagne que vous avez à gravir: l'infanterie y passera avec peine; la cavalerie, avec de grandes fatigues et des pertes; quanta l'artillerie, il est impossible qu'une pièce et moins encore un caisson y passe: je vous engage à en prévenir M. le général Masséna. >

Le doute alors était à peu près inconnu à larniée d'Italie: cependant, n'ayant qu'une confiance Je pressentiment à opposer à l'assertion aussi positive d'un général distingué, je crus de mon devoir de transmettre cet avis, qui pouvait être important. Le général Masséna mécouta avec assez d'indifférence, et quand j'eus fini : « Allez dire de ma part au général Lusignan, me répondit-il. qu'après lui avoir appris avant-hier à attaquer un village, je lui apprendrai aujourd'hui à passer des montagnes. » On devine que je ne rapportai pas littéralement cette réponse, qui, même faite sur le ton de la plaisanterie, aurait pu paraître offensante. Quant au général Lusignan, lorsqu'il vit avec quelle intelligence, quel zèle, quel courage nos canonniers travaillèrent à rendre le passage de leurs pièces possible, avec quelle rapidité les roues qui se brisaient étaient remplacées par des roues de rechange, à quel point on était en mesure de faire les réparations indispensables et avec quelle promptitude elles étaient faites; quand il fut

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