RENDEZ-VOUS CONTRARIE
nous trouvâmes quelques soldats couverts de sang; ils nous dirent que les habitants d'un assez grand village, que nous avions à traverser, où même nous devions changer de chevaux, étaient en armes et massacraient tous les Français. Je soutins qu'ils ne pouvaient s'être portés à des excès que contre des pillards, et que la preuve qu'ils n'avaient voulu que châtier des coupables, c'est qu'ils avaient laissé les hommes vivants. Burthe, qui n'avait pas de peine à être moins entraîné que moi. fut le plus prudent et me dit : «■ S'il s'agissait de devoirs, il n'y aurait pas à hésiter; mais il s'agit d'infraction à nos devoirs, et d'après cela je ne vais pas plus loin. » Ceci changeait entièrement ma position. Faire seul un tel trajet était déjà dangereux; arriver seul l'était plus encore. A nous deux, c'était l'exécution d'un projet auquel nous étions parvenus à donner la tournure d'une plaisanterie; à moi seul, c'était la révélation de trop de choses, et mon insistance pouvait compromettre une femme, pour l'honneur de laquelle j'avais réussi jusque-là à sauver les apparences. Je crus devoir me sacrifier, et, j'y pense encore avec rage et honte, je suivis Burthe, qui de suite avait rétrogradé. Une lettre, qui ne pouvait que trop imparfaitement exprimer mes regrets, excusa par le prétexte d'une mission l'indignité d'avoir manqué à notre parole; ce fut laiin de cette trop courte aventure.
Et maintenant je me demande ce qui avait pu déterminer ce vieux comte à choisir lui-mêrile un jeune officier français pour hôte, à le conduire en quelque sorte à une femme aussi jeune, aussi charmante, et à leur laisser une liberté entière. Je n'ai trouvé d'autre solution à ce problème que le désir qu'il pouvait avoir d'échapper aux embarras et aux ennuis d'un quartier général, de s'assurer les égards dont il m'avait jugé
capable, de conserver chez lui le premier rùle, le tout corroboré par l'espoir que quarante heures ne suffiraient pas à faire naître un de ces moments qu'il pouvait redouter. Quant à sa femme, certaine qu'en amour il n'est jamais d'ennemi et qu'elle inspirerait toujours de Tadiiiiration et du respect à celui dont elle daignait accueillir l'hommage, elle ne parut voir aucun inconvénient à accorder quelques bontés à un de ces oiseaux de passage, qui, appartenant à de lointaines contrées, ne devait laisser de traces que dans le souvenir.
Pour en revenir aux incidents dont fut marque notre retour, voici ce qui se passa à Leoben. Il faut savoir que les vieux corps de Tarmée d'Italie, en grande partie recrulés dans nos jjrovinces méridionales, se prétendaient l'armée citoyenne par excellence; ils appelaient l'armée du Rhin « l'armée des Messieurs », et ce sobriquet, ils l'appliquèrent à la division Bernadotte dès qu'elle fut arrivée de l'armée du Rhin. Cette division était d'autant plus mal vue, que sa belle tenue, sa discipline, le respect des soldats pour les officiers, formaient un contraste frappant avec des troupes qui ne connaissaient guère d'autres devoirs que celui de battre l'ennemi. Les soldats de la division Masséna, qui en fait de patriotisme n'entendaient le céder à personne, n'étaient pas les plus disciplinés du monde; seul leur général leur inspirait assez de respect et de crainte pour les contenir. Il était alors sur la route de Paris pour porter au Directoire les préliminaires de la paix; Brune commandait en son absence, mais il avait les mains trop molles pour serrer la bride à des soldats comme les nôtres. A peine en contact avec ceux de la division Bei'nadotte, ils se servirent de ce mot de « messieurs », avec des intentions de ridiculiser. Plusieurs duels s'ensuivirent aussitôt. Des officiers furent envoyés de part et d'autre pour réta-