‹ Mémoires;Chapitre 43 sur 222 · L'ARMER DF.S MESSIEURS · texte numérisé non relu

L'ARMER DF.S MESSIEURS

blir l'ordre; mais, au lieu de séparer les combattants, ils prirent fait et cause pour eux. Plus de cent hommes avaient déjà succombé, et, dans ce nombre, la division Masséna avait à en regretter au moins soixante; les bataillons commençaient à se réunir, on pouvait craindre qu'ils ne se chargeassent à la baïonnette; on battit la générale, on consigna toutes les troupes, et, avant le jour, on fit partir la division Masséna, qui, pour éviter une nouvelle rencontre, prit le pas sur la division qui devait la précéder et perdit avec justice le séjour qu'elle devait avoir.

Cet incident, ayant changé l'itinéraire des deux divisions, ne pouvait manquer d'inculper la division Masséna, qui du reste avait tous les torts; le général Brune, qui aurait dû le prévoir, voulut en rendre compte le premier pour ne pas le laisser tourner à son désavantage ; conséquemment il me fit partir en courrier pour porter son rapport au général Bonaparte. Je ne sais plus dans quel château j'atteignis le général en chef, mais ce qui m'est resté présent, c'est que, arrivé de nuit, une chambre me fut donnée dans ce même château, pour y attendre les dépèches que je devais rapporter au général Brune; je me déshabillai et me jetai sur un lit, oià je ne tardai pas à m'endormir profondément, et, lorsque Leturcq, aide de camp du général Berthier, vintm'apporter mes dépêches, j'étais si compièlement couvert de punaises, que, sa voix n'ayant pas suffi pour me réveiller, lui n'osant pas me toucher, il fut obligé de me pousser avec le fourreau de mon sabre. Moi-mênie j'eus horreur de l'état dans lequel j'étais. Ma chemise était si noire de bètes qu'on ne savait par où la prendre pour la secouer par la fenêtre; on dut me balayer la peau. Jamais je n'ai rien vu et rien senti de semblable, et je partis en souhaitant, pour le repos de notre général en chef, que

toutes les chambres du château ne fussent pas aussi totalement habitées par la vermine.

C'est encore chez une dame, mais d'un certain Age, de hautrang,queje fus logé à Udine et traité avec les égards les plus distingués. Cette dame avait un fils unique de vingt-quatre ans, jeune homme charmant, qui se prit pour moi d'une amitié aussi vive que spontanée. Naturellement ardent et cxpansif, il allait au-devant de tout ce que je semblais désirer; de sorte que, ayant témoigné pendant le dîner le regret de passer si près de Trieste sans voir cette ville, il me proposa d'en faire l'excur. sion avec moi. La division Masséna devait quitter Udine le surlendemain matin, jour auquel la division Bernadotte devait la remplacer; le temps me semblait manquer; mais mon jeune comte me démontra que, partant en sortant de table, nous serions à Trieste pour le spectacle, que nous passerions ensuite quelques heures au Casin, et que, pendant la journée du lendemain, nous aurions tout le temps nécessaire pour voir la ville et le port, et pour être de retour avant dix heures du soir; nous fûmes donc à cheval avant que le diner fûtachevé, lui suivi par un de ses domestiques, moi par deux chasseurs d'ordonnance.

' L'esprit original et saillant de mon jeune compagnon égaya notre route; le zèle qu'il mit à me faire voir tout ce que Trieste et le port offraient de curieux, et môme une frégate autrichienne toute neuve qu'il me fit visiter, complétèrent avec l'Opéra qui était fort bien monté, et le Casin, tout ce que j'avais pu me promettre de cette promenade. Il ne restait plus qu'à terminer notre itinéraire tranquillement, mais la rencontre imprévue de La Salle et de plusieurs de nos c'àmarades, montés au même diapason, nous contraignit à faire avec eux un dîner qui se prolongea au poinf qu'il était huit heures du soir, c'est-

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