‹ Mémoires;Chapitre 44 sur 222 · D UDINE A TRIESTE · texte numérisé non relu

D UDINE A TRIESTE

à-dire nuit fermée, quand nous remontâmes à cheval. Ce retard, qui me contrariait, inspira à mon compagnon l'idée de revenir par un chemin de piétons, praticable cependant pour des gens à cheval, chemin qu'il disait parfaitement connaître et qui selon lui devait nous faire gagner plus d'une heure et demie. En sortant de Trieste, nous laissâmes donc la grande route à droite et prîmes, à gauche, un chemin qui côtoyait la mer ; tout à coup les traces de ce sentier s'effacèrent; nous étions arrivés au rivage, et, bientôt resserrés entre des rochers à pic et la mer, nous navançàmes plus qu'à travers des brisants et des pierres. 11 fallut aller un à un ; nos chevaux trébuchaient à chaque pas. Enfin la nuit, devenue fort obscure, nétait interrompue que parla lune, que d'épais nuages découvraient par moments, et, si j'étais sensible aux circonstances pittoresques de notre marche, je n'en avais pas moins limpatience et l'inquiétude de rejoindre à temps ma division.

Bientôt mon jeune comte, que je badinais sur le chemin qu'il m'avait fait prendre, dut m'avouer que nous étions égarés.; L'obscurité, ajoutait-il, l'avait empêché devoir le sentier que nous aurions dû prendre; mais il se fai- Sc^it fprt d'en trouver d'autres; nous perdrions bien plus; de temps en rétrogradant qu'en continuant àsuivre le rivage. Nous continuâmes donc à cheminer en dépit des récifs et de la mer; les vagues se brisaient autour de nous, et, à chaque instant, battaient les jambes de nos chevaux; une mer un peu plus forte aurait rendu le passage tout à fait impraticable. D'impatience je marchais le premier; nous nous engouffrions de plus en plus, lorsqu'une espèce de plage parut enfin s'offrir à ma vue. Le sol , qui s'éloignait de la mer, était encore couvert de roches, mais assez espacées pour qu'entre elles nos chevaux pussent passer sans peine. Mach>.ialement j'avais pris le

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trot comme pour sortir plus vite d"une situation vraiment pénible; soudain un cri d'alarme, aussitôt répété par plus de deux cents voix, s'éleva en avant de nous. La lune depuis assez longtemps voilée se découvrit à cet instant et éclaira une masse d'hommes armés, qui couraient sur nous en poussant de grands cris. Plus de doute, nous étions tombés au milieu d'une bande de brigands, et, dans l'impossibilité de fuir à cause de Télat du sol, nous nous trouvions à leur discrétion sans résistance possible.

Au moment de leur apparition, mes deux chasseurs s'étaient précipités à mes côtés; ils avaient voulu mettre le sabre à la main; je m'étais opposé à cette démonstration inutile et leur avaiis ordonné l'immobilité. Je renonçais donc à tout espoir de salut, quand mon jeune compagnon, ayant lancé son cheval et nous ayant dépassés, se mit à crier de toutes ses forces : « Francesco ! Francesco ! » Son accent, ce nom si hardiment articulé semblèrent suspendre la fureur de nos assaillants; bientôt ce Francesco. après avoir répondu : « Eccomi », accourut en s'écriant : « Ah! Signore. » A sa voix, mon jeune comte sauta à bas de cheval et, dès qu'il put distinguer ce Francesco, il s'élança vers lui, lui passa le bras autour de la taille et l'entraîna à quelques pas de nous. Je ne pus suivre leur entretien, et les mots : « Amico, Francesco », arrivèrent seuls jusqu'à moi; mais, après un colloque assez court et qui pourtant ne me parut pas l'être, ce Francesco s'avança vers ses gens, leur ordonna de s'éloigner, fut obéi par eux, appela un nommé Pietro, qui se présenta aussitôt, et lui ordonna de nous ramener à la route d'Udine. C'était sortir du tombeau. Cet homme, au reste, partit sans répliquer, sans proférer une parole; je marchai après lui, suivi de mes deux chasseurs; après eux venait le domestique du jeune comte, menant son

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cheval en laisse; enfin le comte, continuant à causer avec Francesco, fermait la marche. Parvenus au fond d'une petite gorge, nous trouvâmes un sentier escaladant un talus assez rapide et nous \c montâmes. Là commençait la plaine et là aussi Francesco nous quitta, fort gracieusement salué par nous tous, et le jeune comte remonta à cheval. Au bout d'une demi-heure, nous arrivâmes à une route que l'officieux Pietro nous annonça être la route d'Udine, que mon hôte reconnut, et deux piastres que je remis à notre guide complétèrent les adieux que nous lui fîmes.

Lorsqu'une centaine de pas nous eurent séparés de lui : « Ah çà, cher comte, dis-je à mon compagnon d'aventure, pourriez-vous me donner le mot de votre heureuse intervention? — Sans doute, me répondit-il, mais je n'ai pas à vous apprendre, n'est-ce pas? que nous venons d'échapper au plus effroyable danger; je frémis encore; car si ce Francesco ne s'était pas trouvé là, rien au monde ne pouvait nous sauver, ni vous ni moi. — Mais qui est donc ce Francesco? — Un homme de capacité et d'audace, ancien serviteur de ma famille; un homme à qui j'ai sauvé la vie il y a deux ans, qui depuis est devenu le chef de cette bande et fait trembler tout le pays; malgré l'influence de son infâme métier, il a conservé pour moi de la reconnaissance et du dévouement. Je lui ai persuadé que vous étiez allé à Trieste pour rendre à ma mère et à moi le plus grand service, que je répondais de vous sur ma tête, et que s'il vous arrivait la moindre chose, ma mère était perdue. Tel est le moyen de salut que le ciel m'a inspiré et qui par bonheur a réussi. »

Il était près de quatre heures du matin quand nous rentrâmes à Udine. On rappelait pour le départ de la division Masséna; à la ligueur, j'aurais pu la suivre ; je

n'avais pour cela qu'à changer de cheval ; mais il fallait laisser le meilleur de mes chevaux à Udine; je préférai y rester avec lui et avec mes deux chasseurs, dont les chevaux d'ailleurs ne pouvaient plus marcher. Je demandai donc celte autorisation, qui me fut accordée.

Le général Bernadotte arrivé, j'allai lui rendre mes devoirs: il me reçut à merveille et poussa la bonté au point de me faire déjeuner et dîner avec lui. A la suite de ce dîner, par une effusion dont je fus très vivement touché et dont le souvenir m'honore, il eut avec moi seul un entretien intime et confidentiel, dans lequel il passa en revue tout ce, qui tenait à la situation de la France; calculant ce qui pouvait la menacer encore dans son existence politique et dans .son bonheur intérieur, il en vint jusqu'aux larmes. Ce moment, où il se montra si pur dans ses intentions, si élevé dans son dévouement, si différent de tant d'autres chefs avec qui l'on n'aurait pu faire d'autres comptes que ceux de leur gloire militaire, de leur aml)ition et de leur fortune, excita en moi une admiration dont je dois fair(! l'aveu, malgré les événements postérieurs qui peuvent paraître ne pas devoir la justifier.

Le général Bernadotte me témoigna le regret de ne pas avoir une place d'aide de camp à m'olîrir; toutefois, surun mot do lui, le général de division de Beaumont, frère du marquis, me proposa d'ètro le sien. Je n'aurais pas hésité, à m'attacher au général Bernadotte, mais je n'acceptai pas la proposition du général de 'Beaumont. L'opinion dont le général Bernadotte m'honorait porta également le général de cavalerie Dugua à m 'engager, en attendant le prochain avancement d'un de ses aides de camp, à devenir l'un des adjoints de son chef à l'étatmajor; il signa même à ce sujet une demande, que je me fis remettre afin qu'elle ne parvînt pas à son adresse.

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