LES TERRITOIRES DE L'ARMÉE D'ITALIE
J'en ris quelquefois, pendant les deux jours que je restai à Udine avec le général Bernadotte, j'eus l'air d'être à l'enchère; tout le monde y mettait, excepté le seul à qui j'aurais pu m'adjuger. Ainsi, malgré ses défauts, je restai avec Solignac, qui d'ailleurs venait de demander pour moi le grade de chef de bataillon. Les événements me donnèrent raison.
En ramenant son armée dans la haute Italie, le général Bonaparte avait assigné un territoire à chacune de ses divisions. Son but sans doute avait été de contenir le pays vénitien dont il avait eu tant à se plaindre, mais aussi d'offrir à chacune d'elles les moyens de se reposer, de s'exercer et de pourvoir abondamment à tous ses besoins (1). D'après cette répartition, ladivision Masséna eut le Padouan, et c'est ainsi que je dus la rejoindre à Padoue la savante (2) et sous ce rapport déjà la mal nommée. J'y demeurai cinq mois, le plus long des séjours qu'en cinq ans j'aie faits dans aucune des villes de l'Italie;
Mon logement avait été fait chez un comte de Grumko. Lorsque je me présentai chez lui, ce vieillard de plus de soixante-dix ans m'expliqua que sa maison était' péii vaste, qu'il y avait beaucoup de monde, que nous pourrions nous y gêner , que d'autre part ses habi-
(1) On levadefortes contributions. Pourdorer la pilule, on publia que ce que l'on demandait à chacun était un faible prix de la liberté dont il allait jouir. Un bijoutier de Padoue, taxé à trois mille francs, réclama; son thème fut qu'il ne se souciait d'aucune liberté et qu'on ne devait pas le forcer à payer ce dont il déclarait ne pas vouloir jouir. Il fut débouté de sa demande, mais il'gagna de faire rire tout le monde et d'avoir un garnisaire. On sait que la liberté si brillamment promise et vendue à bon prix fut, en fin de compte, le joug de l'Autriche.
(2) Chaque ville un pou considérable de l'Italie a son sobriquet. Si donc l'on dit Padoue la docte, on dit, comme chacun sait, Venise la riche. Milan la grande, Florence la gentille. Gènes la superbe; Naples la belle, Rome la sainte, etc., pour ne nommerque les villes dont j'aurai spécialement à m'occuper.
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tudes, quant à l'heure des repas surtout, cadreraient ditficilement avec les miennes. Pour conclure, il ni'oiriit une |)elil(3 maison en face de la sienne: je devais y de:!icurer icul. je trouvai tout cela [larlail. (luunnc ce ct)mlc pai'iil ^c plaire aNec luui. je preililai ilu voisinage et j'allai Miavenl le voir; de S!):i cjIi". il nie visitait une ou ûnws. l'ois pai- ^c;!ia;^e; i)r,'r. il me j)ril. dans une telle alTeclion (ju'il n'y eut i)as d'éloges (|u'il ne débitât sur mon romplo. da-is toute la ville où so)i ûge, son caractère, sou mérile. sa l'oilune et sou rang lu plaçaient en première ligne. Je lui dus d'être reclierclié par les plus notables babitanls et reçu bient(H j)ar eux, comme si j'avais été de leui- i)ays et de leur famille.
Je connus, prescjue de suite, une comtesse de Papa- Fava, veuve du dernier des descendants des anciens souverains du Padouan, femme de mérite dont la beauté avait été remarquable. Fière du premier rang (ju'elle tenait à Padoue, elle faisait régner chez elle une sévère étiquette; ses cercles,je l'avoue, n'étaient pas anmsants; je dis cercles, parce que c'était toujours en cercle et assis que ion se tenait chez elle; mais ce n'était pas une raison pour se permettre d'y aller sans la ferme résolution de s'y comporter décemment, et Uaure fut on ne peut plus blâmable pour le fait que je vais rapporter. Un soir qu'il était, ainsi que moi, dans ce cercle, et que la conversation languissait un peu plus que de coutume, il se tourna tout à coup avec sa chaise, de manière à faire face en dehors, et, au moment où cette incongruité fixait sur lui tous les regards, il se mit à bâiller si fort qu'on l'aurait entendu de la rue ; enfin, cet inconvenable bâillement terminé, il se leva ; sans risquer un salut qu'on ne lui aurait pas rendu, sans avoir retourné sa chaise, il continua à bâiller de toutes ses forces à travers les antichambres, fescalier et le vestibule d'entrée. Tout le
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monde resta confondu, excepté celle pour qui était l'offense; après un sourire, que le dédain seul paraissait modérer, elle releva la conversation et la soutint avec une fécondité (jue son cahne acheva de rendre tout à fait naturelle: ainsi se dissipa le malaise qu'avait causé Tincongruité de Daure. Dès lurs je restai le seul Français reçu dans cette maison; car il est fort inutile de dire qu'aucun de mes camarades de l'état-major Solignac n'eut jamais la pensée d'y paraître, et que Dâure n'y revint pas.
Cette comtesse Papa-Fava avait deux filles. L'aînée, épouse d'an comte de Policastro, qui, par parenthèse, avait traduit Trléniaque en italien et en strophes de huit vers, et qui me donna un exemplaire de cet ouvrage, était helle, fort belle, mais n'était que cela; la seconde, femme charmante, dans toute Textension et la signification que ce mot peut avoir, avait épousé un comte Dotto ' de Dauli, prétendant descendre de Daulus, compagnon d'Antenor,en somme garçon gjand, gros, fort, on ne peut plus insignifiant et très au-dessous d'une femme comme la sienne. J'étais de la société quotidienne de ces dames, et je n'ai sans doute pas besoin d'ajouter que j'offrais surtout mes hommages à celle qui m'en semblait la plus digne. J'allai même avec son mari et elle visiter les bains de Battaglia, construction romaine, tout en marbre antique et le premier établissement thermal où je vis des baignoires placées au-dessous du niveau du sol, et dans lesquelles on descendait au moyen de marches. Pour dire la vérité entière, cette promenade avait un autre but que les bains, celui de se voir hors de Padoue où l'on ne pouvait que se voir; mais, quoi que nous pûmes faire, ce Dotto ne quitta pas sa femme plus que son ombre, et, en désespoir de cause, il fallut réaliser le prétexte pour continuer à donner le change sur le motif.
Nous nous baignâmes donc tous, mais ce bain me fit un effet diabolique. J'avais trop de chaleur dans le sang pour supporter l'action excitante de ces eaux sulfureuses; je ne pus y tenir un quart d'heure, et, quand j'en sortis, j'étais couvert de cloches comme si j'avais été fouetté avec des orties. Ce n'était pas ce que j'attendais de ma promenade, et, ce premier moyen ayant échoué, j'eus recours à un autre.
Ce Dotto avait, à quelques lieues de Padoue, une terre, et je me fis inviter à y passer quelques jours dans l'espoir d'y être plus heureux qu'à Battaglia; ce fut encore une déception. Bâtie par ce jaloux, la terre avait deux châteaux, l'un exclusivement habité par les mifiîtres et par un ancien gouverneur, vieux prêtre, le plus infernal des Argus, l'autre destiné aux étrangers. Soumise de cette sorte à une double surveillance, je ne Voyais ma charmante hôtesse, soit à la promenade, soit au salon, soit aux repas, qu'entre ses deux gardiens. J'avais cependant été informé par elle que, lorsque le souper venait à se prolonger, il arrivait que les deux hommes s'endormaient à table, et Dieu sait ce que je n'imaginais pas pour faire durer le dessert; enfin, le troisième et dernier jour que j'avais à passer avec eux, soutenant la conversation de manière à la faire languir le plus possible, je parvins à les assoupir, et, au moment où leur sommeil me parut assez profond, la crainte de le troubler nous détermina, sa femme et moi, à quitter la table sans bruit, à descendre dans le jardin et à gagner un bosquet d'où, tout en prenant le frais, nous pouvions ne pas les perdre de vue. Les protestations furent nécessairement très courtes, et nous touchions au port du salut, lorsque le satanique abbé rouvrit les yeux et, ne nous voyant plus, fit un tel bruit de gosier et de chaises que Dotto fut réveillé en sursaut ;
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l'un et l'autre se levèrent aussitôt, mais un instant nous avait suffi pour qu'on nous trouvât au milieu d'une petite pelouse qui témoignait de notre innocence assez pour ne pas avoir à craindre de reproches, pas assez pour écarter le soupçon. Je fus donc obligé de retourner dès le lendemain à Padoue, non certes sans regrets.
Deux fois par semaine, le spectacle de Padoue se terminait par une loterie, pour laquelle en arrivant on achetait ses billets à la porte et à laquelle presque tout le monde jouait. La pièce terminée, on apportait sur le devant de la scène la roue de la fortune ; on disait le nombre de billets placés, la somme que l'administration du théâtre prélevait et, d'après ce qui restait, ce que ferait gagner le premier ambe, le premier terne, le premier quaternc, le premier quine. Ces préliminaires remplis, le tirage commençait, et, dès qu'un des joueurs croyait avoir un lot, il l'annonçait. On vérifiait par appel ses numéros, et, quand on les reconnaissait exacts, on payait. Quant au quine, la manière de le proclamer consistait à crier : Tombola! mot servant à dénommer la loterie qu'on appelait la « tombola «.Ce qu'elle offrait, au reste, de plus amusant, c'était le vacarme qui résultait de la constatation des erreurs commises par ceux qui à tort croyaient avoir gagné un lot. C'étaient en elïetdes cris, des huées, des sifflets, des éclats de rire, dont mille voix répétant : Fiasco, achevaient de faire un effroyable charivari.
Le spectacle de Padoue me rappelle un soiîvenir qui trouve ici sa place. La Bertinotti y chantait, et, comme le général Brune était son protecteur déclaré, celte chanteuse célèbre et d'ailleurs véritablement jolie prit des airs; à je ne sais quel bal, elle eut l'impertinence de refuser de danser avec un des officiers de la 75' demibrigade. S'il n'avait été question que de la chanteuse, le II. 8
fait n'eût provoqué que du dédain; mais on en avait fait quelque bruit, et le corps des officiers pouvait se juger d'autant plus offensé que le général Brune avait pris parti pour celle qu'il protégeait. Le général n'était pas aimé; nous résolûmes donc de châtier la maîtresse en présence de l'amant, de manière qu'ils s'en souvinssent tous deux, et cela sans délai, attendu qu'elle devait jouer le jour d'après pour la dernière fois. Mais quel moyen prendre? On en proposa plusieurs, le mien prévalut : il consistait à faire acheter tout ce qui se trouva exister, à Padoue, de sifflets, de crécelles, de petites trompettes denfants, de lurlututus; entin à faire quatre vers dont le sens était qu'Apollon, indigné des succès que la cantatrice usurpait, la vouait à l'indignation des Muses; à faire imprimer ces vers et, lorsqu'elle lancerait son air de bravoure, à faire pleuvoir deux mille exemplaires de ces vers par le trou du lustre, signal auquel les deux cents conjurés, répartis dans toute la salle, devaient faire retentir le charivari de leurs instruments infernaux. Deux cents petits instruments de supplice avaient été trouvés et distribués entre nous, et nous devions impitoyablement continuer le tumulte jusqu'à ce que la chanteuse fût sortie de la scène.
Ce plan nous enchantait. Le général Brune en eut vent et voulut s'opposer à son exécution; mais cela était hors de sa puissance. Une seule chose au monde pouvait sauver cette femme de la plus dure avanie, c'était que le général Masséna revînt à sa division et nous demandât de ne pas donner suite à notre projet; or, dans la matinée du seul jour où nous pouvions désirer ne pas revoir le général Masséna, il arriva, et, à la sollicitation du général Brune, il lit de suite répandre le bruit qu'il irait au théâtre, qu'il désirait entendre la