‹ Mémoires;Chapitre 46 sur 222 · LE GENERAL BRUNE ET LA BERTINOÏTI · texte numérisé non relu

LE GENERAL BRUNE ET LA BERTINOÏTI

Bertinotti, et qu'il espérait qu'on ne le priverait pas de ce plaisir. Malgré sa puissance morale, son habitude de vaincre et l'autorité de son grade, je ne sais à qui serait restée la victoire s'il n'avait eu qu'eux pour lui; mais nous l'aimions; dès lors, autant nous avions mis de zèle à soutenir notre ardeur de conjurés, autant nous fîmes d'efforts pour obtenir que tous fissent au général Masséna le sacrifice de leur vengeance. En dépit de nos efforts, quelques craquements de crécelle, quelques coups de sifflet, quelques sons de canard parfirent de loin en loin durant la représentation et, provoquant des éclats de rire, donnèrent à la Bertinotti un avant-goût des joies que lui avaient préparées des justiciers que son long amant avait eu l'impertinence d'appeler « la faction des imbéciles ».

Le malheur voulut que Burthe découvrît à Padoue un pliaéton anglais, à pompe, extrêmement joli, tout neuf, complet môme de ses harnais et à vendre à vil prix. De suite il conçut le projet de l'acheter de moitié avec moi, de l'atteler avec un de ses chevaux et un des miens, bètes fines et assez semblables, et de nous en servir pour briller dans les promenades. Ce genre de folies ne m'a jamais déplu, mais je réclamai de faire préalablement essayer nos chevaux à une charrette, au besoin de les faire dresser. En officier de cavalerie expert, Burthe jugea cette précaution inutile, et, le char à peine soldé, nos chevaux sont attelés; dans une tailette soignée nous prenons nos places, puis, d'un air de conquête, nous donnons fièrement le signal du départ. Aucun des chevaux ne bouge; le fouet, auquel Burthe a recours, n'a d'autre efl'et que de faire ruer l'un et de faire cabrer l'autre; ils se jettent en avant et en arrière, à droite et à gauche; bientôt, couverts et de sueur et d'écume, s'animant de plus efi plus, ils semblent nous

engager à revenir au premier avis que j'avais ouvert; mais Burthe, convaincu que plus d'espace nous offrirait plus de commodité pour lancer les bêtes, fit prendre par nos domestiques les chevaux par la bride et les lit ainsi conduire jusqu'à la place d'Armes. L'effet ne répondit que trop à l'attente; sortis des rues étroites que nous avions suivies, et sitôt lâchés par nos domestiques, les chevaux menèrent un tel train qu'en un instant le char fut brisé et renversé, aux éclats de rire de la foule qui nous suivait et de toute la 75% qui, réunie sur la place, s'y trouvait en bataille. Notre déconfiture fut donc complète, notre colère à son comble; mais, comme celle-ci ne pouvait remédier à rien et comme il était plus qu'inutile d'alimenter par notre présence la gaieté générale, nous partîmes, laissant à nos domestiques le soin de ramener le tout comme ils pourraient. D'autres pensées néanmoins nous occupèrent bientôt. Le phaéton brisé, le cheval de Burthe grièvement blessé étaient de ces dommages que l'argent permet de réparer; mais comment échapper à des plaisanteries, que surtout le colonel Dupuy, si caustique de sa nature, n'était pas homme à circonscrire dans les bornes que nous pouvions admettre? Évidemment il aurait les rieurs pour lui si nous ne parvenions à les avoir pour nous... « Parbleu, dis-je à Burthe, après avoir ruminé un moment, il me vient une idée excellente. Plaisantons-nous nous-mêmes et, pour le faire mieux que les autres ne pourront le faire, faisons des vers burlesques sur notre mésaventure. » A l'instant nous nous mîmes à l'ouvrage et, en moins d'une heure, nous nous trouvâmes munis de douze copies d'une trentaine de vers assez mauvais pour ne rien laisser à désirer. Ainsi armés, nous nous rendîmes au théâtre. Dupuy, avec quelques généraux et d'autres officiers supérieurs, se trouvait déjà dans la

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