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SÉJOUR EN ANGLETERRE

Les approches de la côte.

La première année se passa bien pour moi dans celte Angleterre inconnue, grâce à l'excellente amie, alors governess des filles du duc de R..., aux soins de laquelle mon père m'avait confié. La manière résolue dont je comprenais le monde servait à me rendre les douleurs de l'exil supportables; je ne voyais dans la vie humaine qu'iniquité nécessaire ; je ne concevais comme moyen d'en soutenir le poids que la forte et virile résignation. J'étais un jeune et ardent vieillard, désillusionné, déterminé, necroyant qu'au malheur et le bravant; — un athlète philosophique passionné et convaincu. J'étudiais avec opiniâtreté les langues du Nord et je refoulais en moimême tout ce que la jeunesse peut avoir d'aspirations au plaisir et de brillantes chimères. L'espoir de revenir en France, quelques années plus tard,

et d'y retrouver le cœur adoré auquel se rattachait le bonheur de mon avenir, me soutenait seul.

Mais quand deux années se furent passées; quand les premiers jours d'automne, si tristes à Londres, s'annoncèrent par le voile de brumes violettes qui couvrent alors la ville, ma santé s'altéra subitement; une lutte trop soutenue m'avait dévoré; les éléments de la vie s'étaient affaiblis et brûlés sous cet effort moral; la bonne Elisabeth me vit traîner mon ombre pâle dans les rues de Londres, et elle me dit:

« Il faut absolument que vous alliez à la campagne, mon jeune ami. Partez. La maladie qui vous saisit est mortelle ici. Je vais vous donner une lettre pour un de mes amis qui demeure' dans le Northumberland, aux bords de la mer; vous y passerez un mois, cela vous guérira et vous intéressera. C'est un séjour singulier qu'une de nos bourgades maritimes, surtout celle que vous allez visiter. Ce n'est pas une de ces cités qu'enrichit l'Océan, et qui joignent au fracas de l'industrie active les recherches dont la civilisation entoure son luxe et son repos. C'est un groupe de chaumières semées sur la côte, habitées par des pêcheurs, et qui se composent d'une vingtaine de huttes et d'une église. Vous verrez ; tout sent le goudron, la poix fumante et l'eau de mer. Vous aimerez ces pauvres cabanes basses, noires, quelques-unes sans fenêtres; celles-ci à demi enfoncées dans la vase ; d'autres pendantes sur la crête d'un roc; d'autres alignées sur le sable de la plage, à l'endroit précis où s'arrête la marée montante. Leur seule décoration et leur tenture uni-

forme, ce sont des filets, de vieux paniers, des hameçons, des cordages et des lignes. On voit errer de toutes parts la jaquette bleue et le mouchoir rouge de l'homme de mer ; quand vous aurez vécu huit jours avec cette race sauvage et forte, vous aurez reculé de cinq ou six cents ans dans l'histoire de l'Europe, Cette peuplade illettrée, hardie, rusée et rapace vous amusera, je vous assure. »

La bonne Elisabeth était éloquente comme une femme. Elle avait fait résonner une corde toujours prête à vibrer chez moi, la sympathie la plus éveillée pour les étranges variétés de l'espèce humaine. Je la remerciai, et elle me remit sa lettre pour M. Ézéchiel F..., négociant, qui demeurait à un quart de mille de la mer, à environ deux portées de fusil des dernières huttes qui composaient le bourg de Barwich. Elle me confia pour la même personne une autre lettre de M. Josiah D..., homme grave, médecin de profession, austère dans ses mœurs, attaché à ses devoirs et profondément religieux. Josiah disait à son ami Ezéchiel que je choisissais le séjour de Barwich comme recette économique pour recueillir le bénéfice des bains de mer, sans subir les énormes dépenses auxquelles sont condamnés ceux que le médecin envoie à Brigthon ou à Douvres, pour affermir leur santé et alléger leur bourse. .

Elisabeth eut soin de me prévenir que la famille qui sans doute m'accueillerait sur sa recommandation se faisait remarquer par la régularité de ses habitudes, la gravité de son langage et sa haine pour les frivolités du monde; — qu'ainsi, je devais m'at-

tendre à vivre de régime sous tous les rapports, à ne trouver là aucune des jouissances faciles, aucun des plaisirs même de l'intelligence, rien de ces superfluités nécessaires dont le séjour des villes nous fait un besoin. Je dus prendre mon parti; ma curiosité me rendit la résignation facile.

Le chemin que nous parcourûmes en approchant de Barwich s'accordait parfaitement avec la vie monotone qui m'était annoncée. Une levée étroite dominait à droite et à gauche des prairies marécageuses, dont l'aspect lugubre et désolé devenait surtout bizarre vers le bord de l'Océan. Là, le gazon était pâle et blafard; un sédiment jaunâtre chargeait les herbages; les joncs flétris se dressaient taillés et aigus comme des lames à deux tranchants; dès fossés, revêtus d'une lave noirâtre et tachetée de jaune, entrecoupaient cet espace couvert d'un foin épais, brunâtre et gras. La végétation, imprégnée d'exhalaisons salines, sortant d'un sol trempé d'eau de mer, ne ressemblait à aucune autre. Le bruit lointain des vagues se faisait entendre plus intense à mesure que nous avancions. Vers la gauche, près d'une digue rompue et encombrée de limon, une tente était dressée sur deux perches que protégeaient à demi des lambeaux de toutes couleurs. Un feu de tourbe brûlait à côté de la tente, occupée par six ou sept personnages hâves et singulièrement drapés. C'était, mes compagnons de route me l'apprirent, une de ces tribus bohémiennes que les actes du Parlement n'avaient pas encore exilées. Le père, chargé d'un fagot de bois, rentrait dans la tente :

une* femme à demi nue, les yeux rouges et sortant de la tête, nourrissait un enfant noir et maigre comme elle. A quelque distance, le patriarche, l'aïeul de la race nomade, la tête chauve et branlante, tout frissonnant de froid sous la brise marine, laissait retomber son menton sur sa poitrine nue et blanche. Deux petites filles, aux traits réguliers, au front bronzé, au regard perçant et hardi, et je ne sais quel sourire du vice déjà fixé sur les lèvres, vinrent nous demander l'aumône, qui leur fut donnée. Dans cette scène, le personnage remarquable, c'est le vieillard, isolé, pensif et souffrant, méprisé sans doute et maltraité par la tribu, qui le regarde comme un fardeau inutile. A le voir si profondément triste, vous eussiez dit qu'il parcourait à la fois par la pensée la carrière de honte et de misère que lui-même avait franchie, et celle que sa race allait courir.

Nous venions de Londres, foyer de luxe et de commerce, bazarde l'Europe. Sur notre route, nous n'avions vu que beaux gazons, molles pelouses, dont le velours caresse la vue, chaumières tapissées de chèvrefeuille et de lierre, si propres, si ornées, qu'on les prendrait pour des cabanes de fantaisie. Tout à coup disparaissent la civilisation dans ce qu'elle a d'éclatant, l'existence rurale dans son élégance gracieuse. Voici à leur place une nature marâtre, dont aucun soin ne corrige l'infécondité; une vie sauvage, criminelle, anathème permanent, debout au milieu de la société civilisée, pour la harceler, la rançonner et la maudire! Je me rappelai

ma Conciergerie, et je compris que le monde n'est pas fait pour la jouissance énervée, mais pour le combat; -—celui du corps contre les puissances physiques ; — celui de Famé contre l'éternelle présence du Mal.

Je descendis à la taverne de la Reine Bess, ou Elisabeth ; en Angleterre, quel hameau si faible n'a pas sa taverne? Je ne me rappelle pas sans un mouvement de gaieté la figure de la reine dont les yeux n'étaient point d'accord, et dont le peintre du hameau avait bouleversé les traits, comme un moine du moyen âge bouleversait les lettres d'un nom pour en faire un anagramme. Au lieu de me rendre après mon arrivée chez M. Ézéchiel F..., je descendis sur la plage par une petite rue étroite, cailloutée et si rapide que le pied trouvait à peine de quoi se fixer.

La marée, en quittant le rivage, avait laissé à sec un vaste espace de sable fin tout étincelant de mica. Devant moi était la mer calme; en s'égarant le long de la côte, et en quittant le petit groupe de maisons éparses autour du clocher, l'œil n'apercevait de toutes parts qu'une stérilité pittoresque et grandiose: des roches aiguës, battues par la mer, creusées par les flots, affectant des formes audacieuses; sur ces roches blanches, quelques arbres nains, une végétation maritime revêtue de couleurs rudes et tranchantes; la buglosse bleue, le pavot noir, le chardon gigantesque aux fleurs d'un rouge sombre et éclatant. Les cimes les plus élevées et les plus inaccessibles se tapissaient de nuances diaprées ; vous eussiez dit une étoffe chatoyante. C'étaient des

couches superposées de mousses marines dont une humidité acre, répandue dans l'air imprégné de molécules salines, favorise la croissance. Les seuls édifices que l'on entrevît du point où j'étais placé, la vieille église et la maison des pauvres (ancien monastère transformé en asile de charité), réapparaissaient sous un vêtement de ces lichens séculaires, gris et pourpres, verts et bleuâtres, végétation imperceptible et éternelle, et dont l'aspect est si doux à l'œil, que plusieurs propriétaires de maisons de plaisance ont essayé d'en contrefaire les nuances veloutées et délicatement fondues. Il a fallu que l'art renonçât à les improviser; ce sont les siècles qui les ont peintes.

La sauvage simplicité de ces aspects et de ces impressions me ravissait. La santé de mon âme et celle de mes sens renaissaient comme par magie. J'oubliais un moment les rêves dangereux sur le néant de la vie et de la destination humaine, dont après Jean- Jacques, Werther et Ossian, lord Byron, alors dans le premier élan de sa gloire, nourrissait la génération à laquelle j'appartenais. Je me sentais mieux, et je reculais par une crainte instinctive le moment de me présenter chez les nouveaux hôtes dont on m'avait annoncé la mauvaise humeur.

Je me mis donc à étudier les lieux avant de savoir quelles figures devaient peupler le paysage. Dans une hutte de pauvre apparence, que protégeait l'excavation du roc, était assis un homme à la jambe de bois, revêtu de sa vieille blouse bleue, costume uniforme des matelots et des pêcheurs. Il me vit

arrêté sur la rive et vint vers moi pour m'offrir ses services. Son métier est d'indiquer au petit nombre de voyageurs qui visitent son village les divers points de la côte; métier dont il tire évidemment peu de profit, car sa misérable cabane renferme pour mobilier un hamac, un vieux coffre, une ligne à pêcher et un télescope. Il est vieux, il a servi son pays; il raconte ses combats. A côté de sa hutte, il s'est fait un petit jardin, si Ton peut honorer de ce titre un espace- entouré de débris de vaisseaux et de barques, où les plantes les plus communes élèvent languissamment leurs tiges grêles. Pendant qu'il me disait les noms des bricks et des sloops de toute dimension et de toute forme qui se trouvaient à l'ancre, et ceux des maîtres de barques que je voyais revenir en forçant de rames, pour atteindre le rivage avant la nuit, j'observais sur la mer une colonne torse de vapeurs épaisses, qui, se mêlant à la saveur acre du goudron, traversait la rue du hameau qu'elle obscurcissait pour arriver jusqu'à nous. C'étaient des barques sur le chantier, dont on courbait les planches au moyen de la fumée. Occupations, plaisirs, peines, souvenirs, industries, tout parlait de la lutte de l'homme contre la nature ; tout se rapportait à ce vaste Océan paisible, géant endormi. Enfin la nuit vint : je chargeai le matelot à la jambe de bois de me conduire chez M. Ézéchiel F.... Nous remontâmes la petite rue cailloutée, nous passâmes devant la Reine Bess, et nous nous trouvâmes en face d'une grande maison de briques, isolée des autres maisons, et dans

l'intérieur de laquelle on ne distinguait ni mouvement ni lumière.

La maison de M. Ézéchiel.

Je frappai longtemps, et j'eus de la peine à me faire ouvrir. Tout le monde était couché dans cette maison régulière. Une grande femme vêtue de brun, qui rattachait encore, en me parlant, les épingles de son bonnet d'étamine, après m'avoir questionné par une fenêtre, et avoir soigneusement déplacé et replacé les barricades de fer et les cadenas nombreux qui assuraient toutes les avenues, me dit que la famille F.... dormait, que je remettrais ma lettre à M. Ézéchiel F.... le lendemain matin, et qu'elle allait me préparer un lit. En traversant la maison, je remarquai qu'à l'intérieur elle ressemblait à un couvent séculier. Le ton de la servante, une de ces femmes tout os, dont Walter Scott fait ses Meg Merrilies, avait lui-même je ne sais quoi de solennel et de lugubre. Déjà habitué à ces mœurs anglaises qui laissaient, en 1818 du moins, un libre développement aux spécialités du caractère; averti d'ailleurs par M. Josiah D..., cet aspect m'étonna peu, et je dormis paisiblement, en attendant que le soleil vînt éclairer cette famille de l'ancien monde transplantée dans le nouveau.

J'étais loin de deviner d'une manière précise à

quoi tenaient des mœurs si spéciales, dont l'énigme ne me fut expliquée que plus tard. Je me vois forcé de jeter ici quelques aperçus sur l'état moral de cette Angleterre, souvent décrite, bien peu connue.

Le trait qui caractérise le plus vivement la race anglo-saxonne, c'est le culte de la tradition; cette saveur d'antiquité, émanée de sa position insulaire, pleine de charme pour l'imagination, a ses dangers réels et ses bienfaits. Là se conservent, sans altération apparente, les vieilles mœurs, les vieilles lois. La gothique et informe tour de Babel que les Anglais nomment leur jurisprudence ne se soutient que par sa vétusté. La barbarie des coutumes légales résiste, grâce à leur âge, au bon sens national qui la corrige dans la pratique. Tel gentilhomme campagnard de 1818 rappelait encore, par ses habitudes et son costume, sir Roger de Coverley, le héros d'Addison. Tel quaker de la Cité est le Sosie vivant de Guillaume Penn. Vous trouviez du côté de Whitechapel des colonies d'anabaptistes, qui, pour peu que vous voulussiez bien les suivre dans leurs greniers, vous conduisaient à ces meetings, où un prédicant furieux et éloquent comme Jean de Leycle foudroyait les Amalécites. De là ce caractère si original dans ses variétés, si favorable au pinceau du romancier, si curieux pour l'observateur. Il faut remonter jusqu'aux degrés les plus élevés de la société anglaise, pour y découvrir cette sociabilité raffinée qui tue l'originalité, cet affaiblissement du caractère, cet adoucissement de toutes

les aspérités, qui distinguent l'homme de son semblable. Si, comme Diderot, vous préférez la forte empreinte des singularités individuelles, natives et rudes, « à la rondeur uniforme de ces galets polis que le flot roule sur le rivage en les froissant », visitez le pays de Galles, les Orcades, l'Ecosse; une ample moisson de bizarreries humaines, d'antiquités vivantes, de fantaisies érigées en coutumes, de vieux usages religieusement adorés, satisfera votre humeur1.

Ici par exemple, dans cette maison de briques où le sort m'envoyait et où je couchais pour la première fois, près de ce petit village à peine inscrit sur les cartes, subsistait, au commencement du dix-neuvième siècle, et subsiste peut-être encore l'un des plus curieux fragments de l'Europe ancienne que Ton puisse rêver ou imaginer. C'était un débris bien conservé, un des derniers restes de cette antique et terrible nation des covenanters calvinistes, qui compte autant de martyrs que de bourreaux, et qui fit l'Angleterre ce qu'elle est : nation toujours rigide, sévère, fière, taciturne; austère comme au temps de son pouvoir; exaltée comme au temps de ses persécutions ; poursuivant toujours de la même haine, cent cinquante ans après sa mort, le roi faible, malheureux et romanesque qu'elle frappa; vouant une impérissable idolâtrie à ses anciens martyrs; probe dans ses

1. Ces observations deviennent chaque jour moins applicables à 'Angleterre nouvelle.

transactions, implacable dans ses souvenirs; ne mariant ses enfants que dans ses propres rangs, et ne donnant jamais aux Philistins ni un fils ni une fille; priant tous les jours saint Cromwell dans un oratoire secret; toute prête encore à combattre le bon combat1, et pleurant avec une douleur qui n'est pas sans espérance l'époque où les saints et les élus avaient en main l'autorité.

C'était là que m'avait jeté le hasard. Le chef de la famille puritaine rassemblée sous ce toit antique, Ézéchiel F..., dont le nom biblique annonçait la descendance, était un homme de quarante ans, négociant et calviniste de père en fils. Il vendait du grain, du houblon, du charbon de terre ; sa probité était renommée; riche et sobre, calme et inexorable, son caractère se lisait sur ses traits impassibles. Avec ses six pieds de haut, qu'il semblait augmenter encore par son attitude raide et fière, marchant d'un pas ferme et lent, l'air solennel, la tête élevée, les lèvres contractées et le front 'pensif; dès que vous l'aviez vu, sa figure restait gravée dans votre mémoire. Les régicides bibliques devaient avoir, au long Parlement, cette physionomie. Ses phrases semées d'Ancien Testament, son costume sévère toujours le même, complétaient sa ressemblance ou plutôt son identité avec les signataires du fameux covenant. Je ne me souviens pas d'avoir entendu Ézéchiel F.... prononcer, pendant les deux mois que je passai près de son foyer, une .

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