‹ MémoiresChapitre 12 sur 44 · Fight the good Fight · texte numérisé non relu

Fight the good Fight

parole condamnable ou hasardée ou un mot échappé aux émotions de son cœur et à la gaieté de l'esprit.

Son long regard et sa mine austère dominaient toute la famille. Il parlait peu; et tous suivaient Tordre de cette voix grave. Nul ne discutait devant lui. Je l'ai vu faire le bien sans émotion et se montrer sévère jusqu'à la dureté la plus inflexible, sans témoigner un regret. Patriarche de l'ancienne loi dans toute sa rigueur, et il faut le dire aussi, dans sa grandeur et sa puissance.

La précision pharisaïque, l'exacte observation des convenances qui dirigeaient les mouvements de la famille, ne me promettaient point cet accueil cordial et bruyant que les peuples méridionaux font à leur hôte. En revanche, une certaine délicatesse d'hospitalité généreuse et antique, me laissant toute liberté, prouvait par des actes, et non par des démonstrations, sa vigilante bienveillance : cela me toucha vivement de la part d'une tribu si austère. Je ne crus pouvoir mieux lui prouver ma reconnaissance qu'en me conformant autant qu'il était en moi à la règle qu'elle ne prétendait pas imposer.

On se levait à cinq heures dans toutes les saisons. Une heure se passait à prier, et (ce dont mon titre d'étranger me permettait de m'abstenir) à murmurer sourdement ces vieilles rimes, consacrées par les anciennes souffrances du parti, et auxquelles la profondeur de la conviction mêlait quelque chose d'énergique et de grand. A huit heures, à deux heures et à sept, la vaste table de noyer, noircie par le temps, et toujours sans nappe,

se chargeait d'aliments sains, abondants, qui ne variaient guère. Du haut de la maison jusqu'en bas, pas un meuble d'acajou, pas une trace de ces métaux précieux et de ces ornements gracieux ou éclatants dont l'habitation de l'homme riche s'embellit. Partout le chêne bronzé et le noyer poli ; de grandes chaises de six pieds, au dos plat, uni et ciré, au siège bas, toutes de bois, et faites pour servir de prie-Dieu dans l'occasion; une seule horloge, fort inutile d'ailleurs, car l'habitude seule eût servi de clepsydre et de cadran à toute la famille ; pour unique tenture, un papier d'un gris sombre, sans gravures, sans bordures, sans aucun embellissement profane; enfin toutes les abominations de l'Egypte bannies avec une sévérité inouïe même chez les quakers ; mais aussi, le soin le plus minutieux dans l'arrangement de toutes choses; un luxe de propreté, une sorte de décence lugubre, qui laissait dans l'âme une impression solennelle. Au fond du salon ou parloir, situé au rez-de-chaussée, dans un enfoncement de la muraille, se trouvaient placées symétriquement plusieurs tablettes de bois brun qui soutenaient les ustensiles et les vases à thé, faits en terre de Wedgewood. Mes yeux se tournaient fréquemment vers ce précieux cabaret de porcelaine populaire, seul ornement du logis.

Il y avait huit jours que je demeurais dans la maison. Après le dîner de deux heures, Ézéchiel F..., voyant mes regards fixés sur cet enfoncement où se trouvaient les seules traces de luxe mondain que j'eusse remarquées chez mes hôtes, me prit par la

main et me conduisit d'un air mystérieux vers l'objet de mon involontaire attention. Il souleva une théière, retourna le plateau de bois qui la supportait, et me montra le revers de ce plateau. J'y vis un portrait en pied, sur un fond noir, et d'une exécution magnifique : c'était Cromwell. C'était là cette figure carrée, puissante, riante et forte, l'idole toujours présente de la maison où j'étais; c'était cette tête vaste et ardente qui fit de sa patrie la reine du protestantisme et du Nord. On l'avait représenté debout, la main sur la masse du Parlement, le sourcil épais et froncé, la lèvre supérieure proéminente et riante : tel se montra le hardi protecteur de l'Angleterre, quand, les larmes aux yeux, le nom du Très-Haut dans la bouche et dans le cœur, sa courte épée dans la main, il balaya la tourbe imbé* cile et cauteleuse qui le gênait et mit les clefs du parlement dans sa poche.

Un sourire grave effleura les lèvres d'Ézéchiel, que je n'ai jamais vu rire que cette fois; puis il retourna le plateau, replaça la théière; tout retomba dans le silence accoutumé. Ne voyez pas là quelques vains et lointains souvenirs d'une gloire éteinte. Chez ces enfants de la vieille cause sainte, chez ces trappistes du calvinisme, c'est une conviction qui se rattache à Moïse, et qui, si leurs générations subsistent, est enracinée pour l'éternité des temps.

Je voyais revivre la vieille Bible d'Esdras. Tous les habitants de la maison s'effaçaient devant la mâle figure du père de famille, dont les paroles étaient des lois : sur lui tout se modelait. Mis-

triss Sara F..., « sa compagne devant le Seigneur, » il l'appelait ainsi, se taisait près de lui et reprenait en son absence les rênes du gouvernement. Une charité abondante et bien entendue, une économie sans avarice, les distinguaient tous deux. Un fils enlevé de bonne heure par une maladie cruelle avait .aissé à la charge du père sa veuve toute jeune et trois enfants en bas âge. Ruth (ainsi se nommait la veuve puritaine) n'avait que deux pensées : prier le Seigneur et élever ses enfants. C'était une beauté pâle et blanche, dans les veines de laquelle le sang circulait lentement, sans impulsion et sans chaleur : d'avance elle était sainte par tempérament et par goût.

La fille d'Ézéchiel F...., Sibylla, brune aux yeux bleus, devait à l'habitude et à l'éducation ce maintien dévot et raide, constamment recommandé par son père. La nature ne l'avait pas voulu ainsi. Sous cet air pur, pensif et solennel, un éclair furtif trahissait l'ardeur secrète de l'âme, l'élan comprimé d'une vivacité impatiente. Asservie à celte vocation factice, elle la subissait, non comme une tyrannie, mais comme une nécessité. Elle ne soupçonnait même pas qu'il pût se trouver dans sa vie quelque chose de plus que le ménage et la piété. A ces habitudes acquises se mêlait en dépit d'ellemême une ardeur concentrée et redoutable. Cet étrange combat des penchants naturels et de la forte contrainte imposée par l'éducation, se trahissait surtout lorsqu'un jeune homme de la même caste, Abraham S..., venait rendre visite à la fa-

mille. Formaliste comme tous ceux de sa secte, vêtu de bouracan brun pendant toute Tannée ; mais beau, mais calme, et devant à la modération et à la sobriété de sa vie la fraîcheur vive du teint le plus pur; la sérénité était peinte sur son visage; c'était Hampden dans sa jeunesse. Un chapeau, dont les bords larges de cinq pouces étendaient au loin leur envergure, couvrait une foret de beaux cheveux bruns, naturellement bouclés, et voilait un regard dont la pénétration et le calme imposaient.

Il ne me fut pas difficile de pénétrer les vues du jeune Abraham et les secrets mouvements du cœur de la jeune Sibylla. Mais ce qui était plaisant et touchant, c'était le développement de ces amours : gravement, posément, sans une flatterie ou une brouille, sans une pique ou un raccommodement, sans un soupir de l'amant, ou une coquetterie de la maîtresse. Certes, une teinte à demi comique venait se glisser dans une liaison où le fiancé ressemblait à un confesseur et l'épouse à une pénitente. C'est pourtant chose si sérieuse que les passions vraies, et Abraham et Sibylla existaient si évidemment, si exclusivement l'un pour l'autre, que leur amour pur, grave, toujours en face de Dieu présent, cet amour qui ressemblait à l'éternité par la profondeur et le calme, me causait une émotion indicible. Je me sentais attendri jusqu'aux larmes quand Sibylla disait à Abraham qui partait :

« Que le Seigneur soit avec vous ! »

Abraham lui répondait :

« Et vous que j'aime , qu'il vous protège sous ses ailes! »

Les habitants du bourg. — Les notables. — Le rivage. Lecture de Shakespeare. — Le départ.

Le contraste de ces mœurs étranges, si vigoureuses et si chastes, relevant sans doute d'une doctrine erronée, mais dont la virilité des cœurs et la grandeur des sociétés se trouvent bien, faisait mieux ressortir pour moi le vide de l'activité sceptique à laquelle mon pays était livré. Je souffrais profondément de reconnaître combien un peuple s'élève et s'affermit par cette austérité sincère. La tristesse me reprenait; je me sentais isolé comme l'étranger qui brise le gâteau de sel de l'Arabe sous la tente hospitalière. Je trouvais protection et asile, non cette fraternité de pensées qui double la vie de l'âme et sans laquelle il n'y a que solitude. J'étais humilié pour ma race. Rien ne pouvait me donner les souvenirs, les regrets, les croyances fixes de mes hôtes : nous étions lîés par la bienveillance et la gratitude, non par la communauté des idées : aussi me laissèrent-ils sans peine faire connaissance avec les autres habitants du bourg.

Ces gens-là ne vivent que de la mer et ne connaissent qu'elle; ils la sillonnent, ils la moissonnent; ils en recueillent les débris. Ils sont matelots, pêcheurs, contrebandiers, corsaires, cordiers,

receleurs de marchandises exportées ou importées par fraude. Si quelque navire vient débarquer là, c'est une aubaine pour le pays. Alors ils déchargent le bâtiment, et traînent ces chariots sur les routes marécageuses, d'où les efforts des bêtes de somme ne sauraient pas les tirer; ils raccommodent la quille du vaisseau que la vague a brisée ; ils empilent sur la rive ces morceaux triangulaires de tourbe et de coke, seule richesse native de l'endroit. Le corsaire habite une petite cabane suspendue sur un promontoire. Derrière ce roc qui avance, viennent s'amarrer les pinasses hollandaises frétées de contrebande; c'est à travers ces landes hérissées de joncs putrides que fuient les chevaux avec leur charge illicite. Quand le temps est mauvais, vous voyez descendre le long des récifs blanchâtres, et rester pendant des heures entières, tout couverts d'écume, cachés entre quelques hautes herbes, des gens qui attendent que l'Océan leur jette des débris d'hommes et de richesses. Ils ont aperçu de loin le navire en danger; ils demandent aux flots une part de leur proie. Si la mer leur envoie le corps d'un matelot anglais, ils le dépouillent, souvent ils l'achèvent, et regardent avec soin autour d'eux, de peur qu'un autre maraudeur ne vienne partager leur butin. C'est sur une côte aussi désolée et peuplée d'habitants aussi sauvages, qu'un poëte anglais qui a eu des éclairs de génie, Lillo1, a placé la scène terrible où un pêcheur et sa

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