‹ MémoiresChapitre 13 sur 44 · Y. Etwias sur l)A)ic/lelerrc · texte numérisé non relu

Y. Etwias sur l)A)ic/lelerrc

femme égorgent pour le dépouiller un matelot naufragé qui respire encore; ils reconnaissent ensuite que ce cadavre est leur fils chéri, leur fils depuis longtemps perdu, seule espérance de leur vieillesse misérable et criminelle.

Cependant la mer que ces gens exploitent, et qui couvre la rive de tant de ruines faites à leur profit, dévore en même temps le rivage qu'ils habitent; souvent, dans son empiétement graduel, elle entraîne le pêcheur, son pauvre toit et toute sa famille, avec le banc de sable qui les supporte. Telle est cette peuplade; hommes aventureux sans ambition; hardis sans mobile de gloire; féroces sans repentir. Et le roi George IV était leur roi ; Londres était la capitale de leur pays ; à soixante lieues de la civilisation, tous les caractères des races sauvages! Qui s'en étonnerait? elles pullulent à Londres et à Paris.

Quant aux notables de l'endroit, outre M. Ézéchiel F.... que l'on connaît déjà, je citerai l'avoué, célèbre dans le canton par ses rapines, et fort riche; le maire, d'un embonpoint qui fait valoir son costume de fonctionnaire public, habit brun, bordé d'un galon d'argent de deux pouces ; le jeune vicaire, homme doux et aimable, se plaignant amèrement du sort qui l'exile sur cette côte inhospitalière; enfin le curé, vieillard élevé à Oxford, helléniste excellent, et dont les longs travaux et la vertu ont obtenu pour toute récompense cette cure misérable! La dîme, son seul revenu, est une moquerie de la loi ; le sol rocailleux, marécageux ou composé de sable aride, ne donne ni épis, ni vignes, ni fruits.

Je le plaignais, ce pauvre et honnête prêtre avec ses quatre filles, belles et douces, toujours occupées à repousser les demandes importunes des fournisseurs mécontents, ou à calmer l'attorney, la terreur du village. Le malheureux avait soixante-cinq ans, et son rêve de gloire le soutenait encore. A la lueur d'une chandelle de joncs 1 fabriquée dans son presbytère délabré, et dont il se servait par économie, bien que cette clarté vacillante fatiguât des yeux vieillis, il travaillait à ses notes sur la Bibliothèque de Photius, notes savantes qu'il me faisait lire. Si quelqu'un eût aidé ce ministre modeste, l'Angleterre eût trouvé peut-être un second Bentley. D'ailleurs cette vaste mer m'attirait sans cesse vers elle, et le défaut même de société, la taciturnitéde mes hôtes, les devoirs et les travaux des deux ministres, me repoussaient vers la plage que tant de spectacles variés animent. Là j'admirais toutes les scènes de l'Océan, scènes dont la richesse inépuisable a fait la fortune poétique de la plupart des grands écrivains de l'Angleterre; scènes que Thompson a reproduites avec une exubérance de couleurs qui éblouissent; Grabbe, avec la minutie d'un peintre de marine hollandaise ; Byron, avec une hauteur de dédain pour l'homme, et une concentration de pensées et de couleurs aussi brûlante que celle des rayons lumineux réunis par le cristal; Southey,

1. Rush-Light. On trempe dans le suif des morceaux de jonc qui s''ii imprègnent et brûlent lentement en jetant une clarté pâle. Les classes pauvres en Angleterre font grand usage de cet éclairage économique.

avec un pinceau large et prodigue comme les flots mêmes de l'Océan. La réalité est plus idéale que l'idéal de l'artiste. Que de fois ai-je admiré, de l'une des cabanes de pêcheur situées "sur la rive, la mer calme, grossissant par une progression et comme par une émotion lente; son vaste sein s'enflant peu à peu, et un flot, puis un autre, venant expirer sur le rivage, pour se retirer en silence ! Doucement soulevés, les navires montaient au milieu du repos universel, et je n'entendais au loin que le coup presque imperceptible de la lame frappant paresseusement le flanc de quelque barque mise à l'ancre.

Quand la marée se retirait, de bizarres trésors restaient épars sur le sable ; — la Méduse, espèce dégelée brillante qui étincelle sous l'eau comme une perle, qui brûle celui qui la touche, et se dissout même dans l'esprit-de-vin ; souvent dotée d'une beauté de formes exquises et plus délicates que l'œuvre du bijoutier; — la Sertullaria, plante qui respire, animal qui végète : paradoxe de la nature, chaînon en* tre la sphère des êtres qui vivent et celle des êtres privés de la vie. De la tige noueuse et rameuse de l'arbre animé on voit sortir, à travers les vésicules transparentes, de nombreuses griffes qui s'allongent pour trouver leur proie. Les lectures de ma jeunesse, celle de Byron lui-même, m'avaient caché Dieu en calomniant la vie* Je ressemblais à tous les gens de mon âge et de ma race; j'avais écouté tour à tour les cris du désespoir werthérien et la théorie utilitaire qui commençait à envahir l'Europe* Dans mes

promenades pensives je me révoltai contre le théisme incomplet de Rousseau, l'incertitude railleuse de Voltaire, l'hypothèse panthéiste des Allemands, et le mécanisme de Bentham.

« Oui, me disais-je, le Beau existe; l'harmonie suprême et divine est supérieure à l'utile; elle le contient et le dépasse. Oui, ces richesses versées sur le monde par une main prodigue attestent l'idéal, un besoin de beauté indépendant de l'utilité même. «

Ainsi l'idée religieuse, bannie de mon enfance par le milieu qui m'avait environné, surgissait dans mon cœur et abondait comme une source vive.

Souvent, dans les jours les plus chauds, je voyais s'approcher de la côte des myriades de points phosphorescents, portés par des mousses marines. Je me plaisais à ramasser dans la paume de ma main cette eau froide d'où s'échappait une flamme visible. Je continuais mes promenades même dans les jours de brume et de mauvais temps ; alors il y a quelque chose de singulièrement pittoresque dans ces formes indécises des vaisseaux amarrés; dans cet horizon de trois pieds, qui vous environne sans vous empêcher d'entendre les cris du matelot et le bruit des flots qui grondent en mesure. Le temps est-il décidément mauvais, l'aspect de la côte, de terrible ou de beau qu'il était, devient sublime ; tous les oiseaux de mer tournoient dans la nue, rasent l'eau écumante, sifflent, crient et voltigent en annonçant la tempête; des bataillons de canards sauvages, formés en coin, se succèdent dans le ciel, bien loin au-

dessus de la portée du fusil. De tous les points du village on descend vers la rive ; les hommes avec des crocs et des harpons; les femmes, presque toutes blanches et jolies, tenant leurs robes brunes relevées par-dessus leurs têtes en guise de chaperons. Les écumeurs se glissent dans les rochers de la côte. C'est un vaisseau en danger, les signaux de détresse brillent à la poupe. J'ai vu les habitants résister à leurs femmes, à leurs mères, à leurs amantes suppliantes, et, en dépit de leur rapacité innée, braver tous les périls de la tourmente pour sauver quelques passagers. La veille, ces mêmes hommes avaient dévalisé sans pitié un malheureux sloop hollandais et rejeté à la mer les infortunés matelots. Dévouement et crime; pitié et barbarie, le tout mêlé et confondu dans un inextricable tissu ; — l'homme enfin. Ce fut alors que je connus Shakespeare pour la première fois. Je l'avais lu des yeux sans le comprendre; je relus Macbeth et le compris. Toute sa théorie (qui n'est que la vue profonde de l'homme) me fut révélée. Ce fut mon initiateur, avec Tacite et Thucydide, et je ne les quittai plus.

A un mille de la côte est un îlot de rochers qui supporte un phare ou maison lumineuse1. Cette sentinelle avancée de la mer offre un beau spectacle dans l'orage. En vain le flot et le vent conjurés assiègent la tour et sa base; Tune et l'autre sont toujours là, montrant aux marins les écueils de la côte .et leur tombe que l'orage entr'ouvre. Toujours on

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