‹ MémoiresChapitre 15 sur 44 · Held fortd · texte numérisé non relu

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rieux objets d'études, qui resteront toujours gravés dans mon souvenir et dont la plume de Richter, le pinceau de Goya ou le crayon de Charlet, auraient dû reproduire la bizarrerie piquante et pleine d'intérêt. Au lieu de me rendre sur la rive comme à ma première arrivée je me hâtai de me diriger vers la maison de briques où demeurait Èzéchiel.

Il était une heure de l'après-midi. Je frappai longtemps en vain. Tout semblait mort dans la maison. Etonné, effrayé presque, je redescendis vers la hutte du pêcheur qui m'avait orienté pour la première fois dans ces parages. Je le trouvai occupé à raccommoder de vieux filets, bien que l'humidité de sa triste demeure l'eût rendu presque aveugle. Je lui demandai des nouvelles de M. Èzéchiel F.... et de sa famille, dont la maison semblait déserte.

« Ah ! monsieur, me dit le vieux matelot, Dieu a durement agi avec eux. God lias clealt rudely loith them. Si vous voulez me suivre, je vous mènerai chez leur ancienne domestique, Rachel Blount, qui demeure là-bas, dans cette cabane. Elle vous contera toute cette histoire qu'elle sait mieux que moi, car elle l'a vue, elle la redit tous les jours, et elle pleure en la racontant. »

Je le suivis chez Rachel Blount, la vieille domestique qui m'avait ouvert le soir de mon arrivée. Elle me reconnut, et, après les premières explications, elle me fit à peu près le récit suivant :

« Le surlendemain de votre départ, monsieur, les fiançailles de miss Sibylla et de l'honorable jeune homme Abraham S.... devaient avoir lieu; mais

Dieu visite dans sa colère les crimes des hommes : il en avait autrement décidé, et dès le lendemain tout était fini : il n'y avait plus de bonheur pour la famille. D'abord une rumeur effrayante qui se répandit de village en village arriva jusqu'à nous; nous avions la guerre avec les États-Unis, et les bandes de la a presse » balayaient tout le pays jusqu'à la côte, enlevant sur la route jeunes gens, hommes mûrs et même vieillards.

« Le matin, M. Abraham était sorti avec sa fiancée et se promenait avec elle sur la plage. Nous courûmes sur leurs traces sans pouvoir les trouver. Les brigands arrivèrent à l'endroit où étaient Abraham etSibylla; ils le saisirent, monsieur; ces ennemis de Dieu saisirent cet innocent agneau dans les bras de la jeune fille et l'entraînèrent avec eux.

« En vain les supplia-t-on de permettre au moins que le mariage des deux jeunes gens fût célébré, ils s'y refusèrent. La gloire de ces misérables et leur joie est de briser le cœur des familles. Abraham fut emporté en triomphe, garrotté comme une victime par les mécréants qui chantaient en l'emportant et qui laissaient le père, la mère et la jeune fille pleurer seuls leur misère. Ce fut le lendemain, au départ du vaisseau, qu'il y eut de la douleur dans notre village! Tous les fils, les femmes, les filles, les pères sur le rivage; et les cris d'adieux qui n'étaient pas entendus; et les mères à genoux dans le sable mouillé, tendant les bras à leurs enfants, demandant vainement qu'on leur permît de les embrasser encore une fois! Pas une permission accordée! pas

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un adieu ! non, pas un dernier coup d'œil ! Nous apercevions bien les gens du navire sur le pont, mais nous n'en distinguions aucun. 0 les Moabites ! ô les damnés! Quelle cruauté! quelle cruauté, monsieur! »

La vieille femme essuyait ses larmes et continnait avec son bon sens pathétique et populaire: ce Quelle misère, monsieur, que cette «presse» ll n'est-ce pas une abomination devant Dieu ! On dit que ces choses doivent se faire ! quoi! nous envoyer des démons avec leurs armes, pour déchirer ce que Dieu a mis d'amour légitime et d'honnêtes plaisirs dans nos chaumières! S'ils nous avaient laissé une semaine, un jour seulement, ma jeune maîtresse vivrait encore. Tout le monde avoue que cette «presse» est injuste, mauvaise et détestable; et depuis soixante ans que j'ai l'usage de ma raison, je la vois toujours renaître à chaque guerre ! Pourquoi, monsieur? c'est que les hommes n'ont pas la crainte de Dieu devant les yeux, ni l'amour de leurs semblables dans le cœur! — Abraham, continua la vieille, partit ivec ses compagnons d'infortune, et Sibylla apprit :jue le jeune homme avait péri en mer. Depuis ce temps, on ne l'a jamais vue sourire; sa tête devint faible, elle parla haut et (oute seule; elle était touours bien douce, supportait patiemment la vie et ariait encore; mais ce n'était plus elle. Alors vint. la autc du père, monsieur ; voyant sa fille avancer en Ige et survivre à sa peine, il voulut absolument la

1. Les lois sur la « presse » ont été révisées depuis celte époque.

marier. Elle refusa doucement, et sa mère et toute sa famille supplièrent Ézéchiel de laisser en paix la malheureuse enfant; mais la loi sacrée l'ordonnait : Croissez et multipliez, a dit le Seigneur. Ézéchiel le voulut; un prédicateur de la bonne cause fut choisi pour époux de Sibylla et le jour de la cérémonie fixé. Alors, nronsieur, elle ne résista plus. Depuis le départ d'Abraham, sa raison n'avait jamais été forte; pendant une nuit d'orage, trois jours avant la cérémonie, elle se jeta de ce rocher dans la mer.

« Le corps nous revint tout enveloppé de mousses noires, et fut rejeté sur le sable. Désolation! monsieur. La mère mourut. Le père, qui dit que la main de Dieu est sur lui, s'est renfermé dans sa maison, d'où il n'est pas sorti depuis cette époque. Il y vit misérablement, de ce que lui-même recueille et récolte. Il m'a renvoyée, moi, sa fidèle servante, et je pense, monsieur, qu'il mourra sans ouvrir la porte à laquelle vous avez vainement frappé. »

Le second enseignement vraiment profond que j'ai reçu de la vie, leçon bien plus puissante que celle des livres, m'est venu de cet humble hameau maritime, précieuse ruine du temps passé. Cette petite région sauvage et ignorée resta toujours dans mon esprit. Je vis quel intérêt profond s'attache à tout ce qui fait comprendre l'humanité sous la pourpre et sous le haillon. J'appris à ne point mépriser les nuances et les détails que l'on dédaigne faute de les voir et qui nous instruisent mieux sur la nature de l'homme que les spéculations les plus hautes. En effet, les généralités nous abusent, leur vaste

horizon efface les contours et confond les objets; en étendant la portée de l'esprit, elles nous empêchent d'apercevoir le réel. De là cette monotonie de l'histoire, de là ce désappointement qu'on éprouve en lisant des récits des voyageurs, qui oublient trop souvent que le charme et l'âme de ce monde consistent dans l'infinie variété de la vie.

À cette époque naquit chez moi une horreur qui n'a pas cessé de s'accroître contre le mensonge. Au lieu de la nature théâtrale et fardée, de la religion sophistique et de la passion factice ou frivole, j'avais trouvé dans ce village les plus sublimes choses du monde, la majesté de la nature, la vérité de la passion et la profondeur de la foi.

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