LA SOCIÉTÉ EN
La société anglaise en 1818. — Quelques types.
Des plages solitaires du Northumberland je revins à Londres, où pendant trois hivers le fracas d'une grande ville civilisée, aussi sérieuse que frivole, m'apprit enfin ce qu'est le monde, dans ses ambitions, ses raffinements et ses fêtes. Je goûtai pour la première fois, grâce à cette alternative charmante de solitude méditative et de bruit mondain, le plaisir de l'observation passionnée, le spectacle varié de la vie humaine ; ainsi se fit mon éducation shakespearienne, qui se retrouve au fond de toute ma vie littéraire; — mélange de mélancolie, de sévérité et d'indulgence dont les années n'ont pas affaibli la nuance particulière.
Ce fut alors que j'eus occasion d'apercevoir et éiudier les personnages les plus célèbres de cette époque, les étoiles, comme on disait alors, ainsi que
les types principaux de cette société anglaise, mêlée de liberté sauvage et de conventions étroites. Je n'ai pas le droit de désigner par leur nom ces types curieux.
Je connus le baronnet tory, soutien de la Constitution antique, homme dont l'esprit est tissu de préjugés corrupteurs; qui déteste spéculativement la corruption; qui, six fois dans sa vie, a payé cinq mille livres sterling sa place au Parlement; personnage d'ailleurs intègre, charitable, humain, qui fart transporter à Botany-Bay le pauvre qui lui tue un lièvre.
Je me liai avec un vieux radical, élève deGodwin. Son grand refrain est Y Amérique! Celui-là veut un président àbon marché; il admire Cobbett, le tribun du peuple; il croit que toute la politique est dans le prix modique des pommes de terre, et qu'un gouvernement sans impôts marchera merveilleusement. Son fils, le radical moderne, ne s'arrête pas aux choses matérielles; —il vit de principes et d'axiomes, il algébrise la politique, il se nourrit de théories, et ne pense que par corollaires géométriques; — esprit à angles aigus, qui, faute de connaître les hommes, ne peut réfuter une erreur ni prouver une vérité; sa pensée est raide et ne s'assouplit jamais. Il ne raisonne que d'après la « nature des choses; » grand statisticien, économiste rigide, croyant que l'âme des hommes est une espèce de mouvement d'horloge, et qu'on remonte les États comme des pendules; à force de syllogismes et de clarté dans le style, il finit par rendre son style indéchiffrable; à
force de logique, il n'a pas le sens commun ; à force de philanthropie, il ne sympathise avec personne. Sa politique est un chiffre, son âme un chiffre; c'est un homme-chiffre. C'est lui dont la fille s'est sauvée avec un capitaine de dragons, et qui a fait insérer dans les journaux l'avertissement que voici: « Si la jeune fille refuse de retourner chez ses parents inconsolables, elle est priée au moins de renvoyer la petite clef du coffre au linge qu'elle a emportée avec elle. » Ce bon philosophe réformateur! je l'ai vu visiter une maison de fous et argumenter avec les idiots pour leur prouver qu'il n'est pas raisonnable d'être fou.
J'ai connu aussi et j'ai peu pratiqué le dandy anglais, composé de mépris, de fadeur et d'empois ; sourcilleux et insultant par état, coudoyant tout le monde, empressé de déplaire, montrant son linge, se mouvant comme une poupée, et depuis quinze ans jusqu'à soixante n'ayant ni éprouvé une émotion, ni laissé une ride sillonner son visage.
Parmi ces personnages très-marqués dans la société de Londres en 1820, le plus commun était le gros négociant, la probité même, l'homme d'argent par excellence; il n'a jamais différé le payement d'un billet, ne fait de mauvaises actions que celles que l'on pardonne, n'offense que les faibles, ne se compromet jamais; renommé pour son exactitude et son intégrité, il a vu mourir de faim son ancien compagnon de collège sans sourciller.
Cette dernière race est commune et inévitable dans les sociétés commerciales. Qui connaît le se-
cret et le ressort de ces types divers en est bientôt fatigué. Je me sentais attiré davantage vers les excentricités à la mode : Bentham, Coleridge, Southey, Ugo Foscolo, Wordsworth; tous ceux dont on parlait, et que j'entendais dénigrer, ce qui me prouvait leur valeur. Mon extrême jeunesse, mon insignifiance et ce plaisir particulier des observateurs qui aiment à tenir peu de place et à faire peu de bruit, me permettaient de voir et d'entendre la plupart d'entre eux; — génération puissante et société active, dont la trace est à demi effacée.
Imaginez une civilisation réglée pour les plaisirs comme pour les travaux; un assujettissement d'esclave sous les détails de l'étiquette ; des mœurs de couvent alliées à des habitudes de somptuosité et d'élégance; colonels et pairs du royaume emprisonnés dans des corsets d'acier; femmes du grand monde qui ne dédaignaient pas de descendre dans l'arène du pamphlet s'il s'agissait de punir un amant et de venger leur honneur ; — sauvagerie orgueilleuse chez les individus et monotonie apprêtée dans les coutumes ; — beaucoup de prétention à l'originalité, et le vasselage le plus universel sous la loi des convenances; — je ne sais quoi de monacal porté dans les brillantes habitudes de la vie aristocratique, et la gêne des formes s'alliant à la licence des mœurs et à la liberté des lois ; — voilà quelle société je venais visiter.
C'était celle que lord Byron attaquait à outrance. Ces nobles dames qu'il avait dénigrées, ces habitantes des salons qu'il avait quittées pour les bois
et les rivages de l'Acroceraunie et de l'Hellespont, lui payaient avec usure ses satires. Sa vogue était immense comme la haine qu'il inspirait.
Alors, comme par défi, le grand poëte devint disciple de Brummel. Il accepta de la main de ses admirateurs l'initiation aux secrets de leur dandysme, à leur froide impertinence, à leur prétention dédaigneuse, à leur morgue puérile ; il reçut d'eux le baptême de la fatuité : héros, chantre sublime, philosophe, auteur satirique, homme d'études, homme ;lu monde, il ne perdit jamais cette nuance frivole, si étrangement alliée à la grandeur tragique à laquelle il aspirait.
Dans les salons que je visitais, on ne parlait que de ce dandy satanique, qui s'astreignait à une diète outrée et vivait de biscuit pour combattre l'embonpoint; se faisait peser tous les jours pour s!assurer de son amaigrissement graduel ; affectait une rouerie insouciante et une foule de manies singulières ; — puis, harassé de ce rôle, s'enfermait dans sa bibliothèque mal en ordre, afin d'y retrouver quelques émotions sombres en contraste avec sa dissipation étourdie.
Il est vrai que parmi les concitoyens et les contemporains de Byron, les plus innocents n'étaient guère moins étranges que lui dans leurs fantaisies. Les uns, violents et fanatiques comme Montgomery ou le révérend Irving, anathématisaient sans pitié tous les profanes ; les autres, comme le vieux Godwin, professaient une latitude philosophique de mœurs qui allait jusqu'à la destruction du mariage. Ceux
que je rencontrais chez les amis de la bonne Elisabeth appartenaient à la classe sévère ; calviniste elle-même et penchant vers le méthodisme, elle n'avait aucun rapport avec les Bentham, les Hazlitt, les Cobbett, les Hunt, et toute cette race active qui représentait l'avenir et le mouvement.
Un grand côté de la vie britannique aurait donc pu rester caché à mes yeux, si mon père, pendant les plus orageuses années de la Révolution française, n'avait eu l'occasion de se lier avec un artiste anglais très-habile dans l'art de graver la pierre dure, vieil ami de Fox, et comme la plupart des artistes radical déterminé, Thomas Brown. Ce fut par lui que je connus cette face extraordinaire et opposante de la société anglaise — l'extrême whiggisme, les utilitaires et l'école américaine. On ne se gênait point avec moi, jeune homme sans prétention, dont on pouvait faire un adepte. Mon esprit n'était pas sceptique, mais attentif. Je croyais peu, j'écoutais les hommes; j'adorais la vérité; je n'imaginais pas qu'elle descendît aisément de son nuage à l'appel du premier venu. De quel droit appellerait-on ma modestie scepticisme? L'instrument qui éprouve l'or est-il sceptique? Les hommes cesseront-ils un jour de se partager en deux classes, les crédules et les insouciants?
La maison d'Ugo Foscolo à Londres. — Vie de Foscolo.
Thomas Brown, dont je vois encore le gilet jaune foncé (à la Fox), le jabot fripé comme celui de Fox, le nez romain un peu trop rouge, comme celui de Fox, et les bottes à revers taillées sur le modèle de son idole politique, trouva moyen de me faire connaître, soit au club, soit chez ses amis, les coryphées du parti, Cobbett, Hunt, sir Francis Burdett, Bentham, et même ce radical italien, le lion de l'époque, qui jouait à Londres le rôle excentrique de lord Byron en Italie, Ugo Foscolo. 11 s'était avisé de bâtir un temple grec, pour en faire son habitation personnelle; et ce qui est tout à fait caractéristique de l'artiste el du poëte, il avait compté, pour payer sa maison, sur ses articles de Revues et sur ses livres. Malgré la protection active de ses amis, la maison fut vendue par autorité de justice.
Ce fut en 1819 que je fus présenté à Foscolo. Tout était païen chez lui.
Il y avait des Apollon dans son boudoir et des Jupiter dans son antichambre. Un petit autel portatif lui servait de cheminée, et il regrettait, j'en suis sûr, de porter le costume moderne. L'éclat de ses yeux, l'ébouriiïementdesa coiffure, la chaise curule sur laquelle il était assis, les malédictions mali-
rieuses qu'il lançait à chaque phrase contre ses ennemis politiques et poétiques, firent de lui pour moi un objet cTétonnement plutôt que d'intérêt. Je croyais voir l'exagération d'Alfieri, qui lui-même était une exagération de Dante. Il ne causait pas, il déclamait; il ne lisait pas, il hurlait. C'était le mensonge du théâtre dans ce qu'il y a de plus artificiel, Cependant il n'était pas affecté; cette sauvage véhémence était devenue sa nature.
Les événements de sa vie l'y avaient prédisposé : né à Zante entre 1772 et 1776 4 d'une race vénitienne, Foscolo reçut de ses ancêtres la tradition de ce génie fier et démocratique qui inspira toujours leur descendant. On compte la famille Foscolo au nombre des tribus fugitives qui, dès le sixième siècle, se réfugièrent dans les lagunes de l'Adriatique et y placèrent le berceau de la République de Saint-Marc, Très-jeune encore, il attira par la témérité de ses discours la surveillance de cette inquisition d'État qui jusqu'au dernier moment de son agonie conserva son terrible pouvoir. Cité devant les inquisiteurs, il se rendait à leur tribunal, lorsque sa mère, du seuil de la porte, lui cria: « Va, mon fils, et meurs plutôt que de te déshonorer en trahissant tes amis! » Le fils fut digne d'une telle mère; on retrouve dans tout le cours de sa vie l'écho véhément de ces paroles Spartiates.
La liberté vénitienne tomba, comme on le sait,
1. Cette date est peu certaine ; Foscolo lai-môme a indiqué tour à tour les années 1772, 1775 et 1776, comme époques de sa naissance.
sous les coups de l'Autriche; le jeune Foscolo quitta sa patrie et vint à Milan, où il connut l'aimable Parmi. Entre Foscolo etAlfieri, les ressemblances de caractère étaient trop prononcées pour que leur commerce fût jamais intime : ce n'est pas la similitude des esprits et des âmes, c'est leur contraste qui fait naître et perpétue l'amitié. L'âpreté et la rudesse, qui de bonne heure isolèrent Foscolo de ses contemporains, l'entourèrent d'ennemis dès le commencement de sa carrière. Les adulations que Cesarotti d prodiguait à Napoléon révoltèrent Foscolo; il se brouilla avec Cesarotti. Bientôt Mazza 2 et le comte Pepoli, connu par l'excessive bizarrerie de son caractère, se trouvèrent en butte aux attaques du jeune poëte. 11 avait appris à ne pardonner aucune erreur; il ne savait faire grâce à aucun ridicule. Il ne modifiait aucune de ses opinions, et défiait le sort, au lieu de plier sous lui.
Son éducation, commencée à Venise , continuée par Cesarotti, soumise à l'influence de Parini, s'acheva à l'université de Padoue, sous les leçons de Stratico et de Sibiliato. Il revint passer quelques semaines à Venise, et parcourut ensuite la Toscane et les autres parties de l'Italie. Son caractère littéraire se forma d'un mélange ardent de la misanthropie de Rousseau et de l'emphase exagérée de Sénèque. Admirateur des formes classiques, entraîné par un secret penchant vers la mélancolique profondeur de