Dans Rosmunda, la Congiura de Pazzi, etc
Thyeste, composé à dix-neuf ans par Foscolo, fut représenté sur un des théâtres de Venise le 4 janvier 1797 ; le même soir, deux tragédies de Pepoli et de Pindemonte parurent pour la première fois sur d'autres théâtres de la môme ville : Thyeste l'emporta. On joua dix fois de suite ce violent pastiche d'Alfieri.
Nommé secrétaire de l'ambassade que sa république envoyait à Napoléon, il vit la liberté de Venise achetée et vendue comme on trafique d'un ballot de laine; l'admiration qu'il avait vouée à la France et à son chef se changea en mépris. Il sortit de Venise redevenue province autrichienne, et alla résider dans cette partie cle l'Italie qu'on appelait alors République cisalpine.
Là, sous l'influence d'une indignation et d'un désespoir profonds, il composa ces lettres d'Ores, extraordinaire composé de vérité et d'exagération, de rhétorique déclamatoire et d'éloquence sincère. Les souvenirs de la tragédie antique, l'imitation de la Nouvelle Hêloïse et celle de Werther, se confondent clans cet ouvrage, qui reproduit exactement la civilisation du midi de l'Europe, zone plongée dans une décadence de deux siècles ; exaltation de paroles et vide de pensées; effort pour être sombre et sublime ; la pompe et l'harmonie du discours, trahissant les dernières aspirations d'un peuple sensitif plutôt que sensible.
Les Lettres de Jacques Ortis, mutilées à leur apparition, produisirent une sensation extraordinaire. Ce patriotisme gigantesque frappa les imaginations;
Foscolo avait transformé les idées politiques en une poésie passionnée. Foscolo s'engagea ensuite dans la première légion italienne commandée par les généraux français. Poëte et guerrier, il prit part à cette défense de Gênes qui fit tant d'honneur à Masséna. Ce fut la belle époque de sa vie. Son talent poétique et son érudition se développaient en même temps, sous le feu des batteries ennemies, au milieu du tumulte d'un siège. Ses nobles odes adressées à Louise Pallavicini furent composées à Gênes ; et, peu de temps après , son commentaire sur le poëme de Catulle, de Coma Bérénices, fut publié dans la même ville. La littérature italienne offre peu de morceaux élégiaques comparables aux odes que nous venons de citer; une grâce antique y respire. Le commentaire offre une étrange parodie de l'érudition et des folies qu'elle se permet dans son luxe exagéré.
Il exprimait sans ménagement le dédain qu'il ressentait pour Monti, Lamberti, Lampreti, Pezzi, rédacteurs du P'olygraphe, journal publié à Milan. Une tragédie de Foscolo, Ajax, représentée en 1812 sur le théâtre de cette ville, leur fournit l'occasion de se venger.
On répandit le bruit absurde que la pièce, malgré son titre et l'antiquité des personnages évoqués sur la scène, n'était qu'une composition allégorique. Ajax devenait le général Moreau; Agamemnon, c'était Bonaparte. L'inquiétude de la police fut excitée, défense de jouer l'ouvrage fut envoyée aux acteurs, Non contents du succès de cette perfidie, les écri-
vains vendus au pouvoir consacrèrent six articles de leur journal à prouver, non qu'Ajax était une mauvaise pièce, mais que Foscolo avait mérité, par ses opinions politiques, les rigueurs du gouvernement. Une de ces circonstances puériles dont les annales de la scène offrent plus d'un exemple vint se joindre aux malheurs dramatiques de l'auteur d'Ajax : le mot salamini, qui signifie en italien les habitants de Salamis, a une autre acception plus populaire; c'est le diminutif de salame, saucisse. Ajax, qui, dans la tragédie, adressait souvent la parole à ses chers Salaminiens, était obligé de répéter ce mot grotesque : qu'on imagine la bouffonnerie d'un héros qui, devant un auditoire disposé à saisir le quolibet, s'écriait d'un ton solennel : « 0 chères petites saucisses! » 0 carissimi Salamini! La tragédie nouvelle du jeune homme était d'ailleurs très-ennuyeuse. Les armes déloyales que ses ennemis employèrent contre lui causèrent à Foscolo l'irritation la plus vive. Ils répondirent à sa fureur par des épigrammes. En voici une de Monli qui mérite d'être conservée :
Per porre in scena il furibonde Ajace, Il fiero Atride e l'itaco fallace, Gran fatica Ugo Foscolo non fè.
Copio se stesso e si divise in trè.
« Pour mettre en scène Ulysse le perfide, « Ajax le furibond et le superbe Atride,
<( Foscolo n'a pas eu grand mal.
« Ce triple personnage existait en lui-même.
« Notre homme en fit trois parts , et sans effort extrême « Trois fois il copia le même original. »
« A vingt-deux ans, me disait Foscolo, j'étais le géant de la fable, entouré d'ennemis, désappointé dans mes espérances politiques, harcelé comme poëte, banni de ma ville natale; je passai ma vie à me venger. »
Alors, dans une imitation du Voyage sentimental de Sterne, intitulée : Didymi clerici, prophelœ minimi, hypercaleipsos liber singularis, il passa en revue ses adversaires et lança contre sa patrie malheureuse, et selon lui digne de l'être, tous les traits de la raillerie et du courroux. Cette satire amère n'approche pas plus de la plaisanterie originale et mélancolique de Sterne, que la violence des Lettres (VOrlis ne ressemble à la rêverie lugubre de Werther. Écrite en latin de la Vulgate, étincelante d'esprit et de verve, elle est plus acerbe que bouffonne, plus caustique que gaie. L'auteur immole tous ses ennemis à sa mauvaise humeur; en nous faisant rire à leurs dépens, il nous irrite contre son amertume, et nous force à les plaindre.
Un essai de traduction de Ylliade et l'admirable poëme des Tombeaux succédèrent à cet acte de vengeance littéraire. L'Europe connaît ce dernier ouvrage, l'un des chefs-d'œuvre de la littérature moderne. Il publia ensuite une édition corrigée et augmentée de Montécuculh. Ce dernier ouvrage, composé dans une intention patriotique, avait pour but de rappeler les Italiens au sentiment de lan-
cienne dignité romaine, et d'éveiller en eux le désir de la gloire guerrière. On reproche à l'éditeur d'avoir altéré le texte et prêté à Montécuculli ses opinions et ses idées. Ajoutons à ces ouvrages un excellent discours sur l'Origine et les devoirs de la littérature, discours prononcé à Milan, quand Foscolo fut nommé, après Monti, professeur de littérature à l'université de Pavie.
Les Autrichiens, en s'emparant de l'Italie, exilèrent à jamais Foscolo de sa patrie. Il passa en Suisse, et de là en Angleterre. Son talent y grandit et se dépouilla de son emphase; placé dans un milieu d'affaires et de réalités, Foscolo devint moins déclamateur, moins affecté, moins ami dans ses livres des couleurs violentes et de l'exagération. Mais son caractère ne changea pas. Il se fît autant d'ennemis à Londres qu'à Venise. C'est à Londres qu'il a publié ses Essais sur Pétrarque, son discours sur le texte de Dante; ses Hymnes à Canova, son poëme des Grâces, d'une pureté admirable, et plusieurs excellents articles de la Revue trimestrielle et de la Revue d'Edimbourg. C'est là que je l'ai vu, au moment de son grand succès littéraire, protégé par les hommes les plus distingués de l'Angleterre. Sa causerie véhémente produisait sur moi l'effet d'une déclamation de théâtre; il semblait que le patriotisme représenté par lui portât un masque grec et fût monté sur les échasses de la Médée et de la Clytemnestre helléniques. Ce paganisme renouvelé me faisait mal; je sentais l'artifice. Quand il se mit à me raconter, en vrai Vénitien qu'il était, les ennuis
de Londres et les burlesques mésaventures qui l'avaient accueilli dans ce qu'il appelait le pays des Cyclopes, il se montra infiniment plus amusant; il était redevenu naturel.
« Sono bestie, me dit-il en se promenant à travers la chambre, ce sont des brutes que ces Anglais. Doubles tudesques, les Cyclopes ne comprennent rien à la poésie! Ah! je regrette amèrement ma jeunesse, mes querelles de théâtre, mon soleil de Venise, mon attitude sublime d'Ajax foudroyé. Cette vie anglaise, cette vie de bœuf emprisonné qui m'étreint de toutes parts, me pèse : et dès que je peux blesser un de ces Cyclopes dont je suis le favori et qui osent me protéger, je suis heureux! »
Il mourut insolvable, et les Cyclopes payèrent son convoi.
Il est impossible d'imaginer de contraste plus violent que celui qui séparait ce radical classique, homérique et furieux, du radical teutonique, anglais et utilitaire, qui exerça tant d'influence sur le commencement du siècle, Jérémie Bentham. Le bruyant Foscolo n'avait point d'école. Le paisible Bentham résumait à l'usage de l'Angleterre les théories du dix-huitième siècle; jamais philosophe paisible, vivant dans les abstractions, n'eut plus de prise sur les esprits. Un parti tout entier l'acceptai!
pour oracle. L'empereur Alexandre alla le voir : Catherine, impératrice de Russie, recevait ses lettres et lui répondait. Le philosophe eut la noble fierté de rendre à l'autocrate la tabatière d'or ornée de son portrait, qu'il en avait reçue.
Entre 1820 et 1825, il était encore peu estimé des Anglais, quoique célèbre en Europe, et jouissant dès lors dans le Nouveau-Monde d'une immense popularité. En 1820, Hobhouse et Rolls étaient plus populaires que lui dans les places et dans les ports de Londres. A New- York et à Calcutta, Bentham l'emportait sur toutes les célébrités contemporaines.
J'allai visiter avec mon ami Brown ce La Fontaine des philosophes, véritable enfant pour les habitudes sociales. Il avait passé trente années clans une maison qui donne sur le parc de Westminster, et où sa vie d'anachorète se consacrait à réduire la théorie des lois à un système mécanique et l'intelligence humaine à des fonctions machinales. Il sortait rarement et voyait peu de monde. Le petit nombre de personnes qui avaient leurs entrées chez lui n'étaient admises que l'une après l'autre comme dans un confessionnal; chef de secte, il n'aimait pas à causer devant témoins; grand parleur, il ne s'occupait que des faits.
Quand nous lui rendîmes visite, il nous pria de faire avec lui quelques tours de jardin : c'était un emploi habile et économique de ses heures, un moyen de soigner sa santé. Le vieillard, tout en se promenant dans ses allées, l'esprit agité de mille pensées, nous entretint avec chaleur des plans qu'il
méditait et de l'avenir des peuples. J'étais touché de sa sincérité visible et mécontent de ses doctrines, filles de l'arithmétique et du matérialisme. Je sentais d'ailleurs qu'il aurait le même abandon et montrerait une égale confiance au premier aventurier transatlantique, au premier intrigant venu, et qu'il leur exposerait comme à moi la constitution à donner à la première île déserte qu'il pourrait régir. Il ne marchait pas, il courait. Sa voix était perçante, et ses phrases étaient souvent interrompues. Il ne pensait ni à l'élégance des manières, ni à son costume, ni à sa démarche. Ii s'arrêta enfin devant deux cotonniers, arbres magnifiques, placés à l'extrémité du jardin, et sur le mur qu'ombrage leur cime il me fit lire ces mots : Dédié au prince des poètes. En effet, c'est dans une maison située sur ce lieu même que le grand Milton à longtemps vécu.
« Mon jeune ami, me dit-il, je songe à couper ces deux arbres et à transformer en écoles chrestomatiques la maison de Milton, le berceau du Paradis perdu! Seriez-vous encore sensible aux délicatesses idéales et poétiques que le monde vante? Tant pis pour vous ! »
« Ainsi, pensai-je, là où le grand poëte respirait librement clans la solitude de son génie, une multitude bruyante se rassemblera tous les jours; leurs querelles profaneront ce lieu sacré! »
Bentham devina ma pensée et me dit : « Je ne méprise pas Milton, mais il appartient au passé, et le passé ne sert à rien. »
Après tout, Milton, qui a été maître d'école, res-
semblait assez à Bentham. Même physionomie sévère et douce; même expression d'austérité puritaine; même irritabilité de caractère, corrigée par l'habitude et la raison; même son de voix argentin, même chevelure éparse et négligée; il ressemblait aussi un peu à Franklin, dont les traits exprimaient plus de fine malice, et à Charles Fox, dont il avait le regard perçant et l'inquiétude ardente ; son œil vif étincelait pour ainsi dire dans le vide; on devinait que son regard s'occupait de chiffres invisibles et de problèmes lointains.
Malgré sa douceur et sa bienveillance, je ne me trouvais pas à l'aise avec ce scolastique du matérialisme moderne. Quelle sympathie ressentait-il pour moi? Aucune. Il préférait un syllogisme à l'humanité. Suivre les ramifications d'un système, raisonner et conclure, poser des dilemmes et déduire des conséquences ; chercher des faits, des autorités, des exemples, et les soumettre aux procédés d'une dialectique vigoureuse; de tous ces matériaux, de tous ces atomes réduits à leur forme la plus sèche, composer quelque théorie subtile ; voilà son plaisir.
Ajoutez à ces traits un costume de philosophe fort négligé, le collet de la chemise rabattu, la redingote croisée à un seul rang de boutons, enfin des demi-bottes à l'ancienne mode par-dessus des bas chinés; vous composerez un accoutrement étrange, qui participait à la fois de la simplicité du collège et de l'antique vêtement que portaient encore quelques contemporains de Georges III. Rien de dédaigneux, de tyrannique, de malveillant, de misanthro-
pique dans sa physionomie ou sa contenance. Le bonhomme ne pensait pas à lui, mais il ne pensait pas à moi non plus. Il aurait donné trente mille hommes pour un axiome, le genre humain pour une théorie.
« Je voudrais, me disait-il, que chacune des années qui me restent à vivre se passât à la fin de chacun des siècles qui suivront ma mort; je serais témoin de l'influence qu'exerceront mes ouvrages. »
Hélas! vivront-ils si longtemps? Bentham a-t-il réellement imprimé à l'esprit humain une impulsion nouvelle? Non. Algébriste de la science sociale, il n'accorde rien aux inconséquences de notre nature, à ses variétés, à ses irrégularités. Qui ne prête pas la voile, comme dit le poëte, aux caprices du vent, n'est point un pilote habile. Bentham, le rigide calculateur, a cru que l'homme était un animal raisonnable et logique, non un animal passionné et incomplet. Il a espéré le soumettre à la sévérité des calculs techniques, algébriques et matériels; il a cru le rendre à la perfection en le forçant de raisonner juste. « Tout plaisir est un bien, lui a-t-il dit; en faisant le bien, vous aurez du plaisir. « — Quelle folie de confondre le plaisir qui résulte du bien que j'ai fait, avec le plaisir des sens et l'affreux plaisir que l'on peut acheter par un crime! 0 moraliste! vous oubliez que nous sommes composés d'antipa- Ihies et de sympathies, c'est-à-dire de faiblesses, et (pie l'homme n'est pas Dieu !
Voilà l'erreur du dix-huitième siècle tout entier, la déification de l'homme et l'apothéose de sa raison.
En écoutant Bentham, je retrouvais subtilisées et raffinées les théories dont ma jeunesse avait été bercée; j'apprenais à me défier de ce nouveau et singulier fanatisme, ayant pour idole l'humanité même, comme si l'humanité était parfaite. J'avais déjà voyagé ; je m'apercevais de l'extrême différence qui se trouve entre les abstractions du philosophe spéculatif et la réalité de la vie. Je reconnus que son erreur consistait à soumettre aux lois mathématiques, faites pour régir des abstractions mortes, les réalités vivantes du monde où nous sommes. Une montagne est composée d'atomes mathématiques, et ces atomes pris un à un ne font pas une montagne. En mesurant avec exactitude les toises géométriques dont se compose la chaîne des Cordillères, vous n'en connaîtrez ni l'aspect ni la grandeur. Les hommes sont des unités; mais ces unités ne sont pas équivalentes. Le matérialisme arithmétique de Bentham aboutissant à son système de l'utile était donc une immense erreur. Quelle chose d'ailleurs n'est pas utile? Les atrocités commises dans les Indes occidentales par les planteurs le sont; le sang et les larmes de plusieurs millions de nègres rapportant à l'Europe des millions de balles de sucre le sont; incendies, meurtres, vols et inondations ont évidemment leur utilité relative. Suit-il de là que les choses soient bonnes en elles mêmes? Non; sans l'idée du beau moral, de la perfection divine et de l'imperfection humaine, aucune philosophie ne se tient debout.
Ces idées roulaient confusément dans mon esprit,
lorsque des gouttes de pluie nous forcèrent à rentrer avec le philosophe; il s'assit dans son fauteuil, et se mit à préluder sur un piano, l'œil fixé sur une perspective de verdure, pour se préparer, nous disait-il, à un travail sur la réforme des prisons. Il s'occupait alors de régler son panopticon circulaire, espèce de ruche transparente où chacun des malades moraux avait sa loge à part : il devait se placer au milieu d'eux tous, examiner de ce point centra] les actes de chacun; sermonner sa confrérie, lui donner du travail, lui enlever tout moyen de nuire, la nourrir, la vêtir et la chausser; puis, après l'avoir convaincue, moitié de force, moitié par ses arguments, que tout était pour son bien, il espérait lui ouvrir les portes et rendre à la société la troupe parfaitement convertie.
0 philosophe! me disais-je en le quittant, vous en savez moins là-dessus que le premier vagabond des carrefours. Vous ignorez l'àpre séduction et le charme de la vie criminelle. 0 innocent et doux philosophe ! vous ne savez pas ce que c'est que braver le péril, mépriser la mort, sentir plus vivement la vie, jouir d'une indépendance farouche! Ces voluptés puissantes sont trop terribles pour vous; mais l'homme égaré qui les a goûtées n'y renonce plus. L'oiseau de proie ne renonce point à la chasse. C'est un miracle que n'a pu accomplir M. Owen, qui voulait réformer les habitants de New-Lanark en les enfermant dans le cloître monotone qu'il avait bâti pour eux. Les bandits qu'il espère discipliner et convertir à la morale échangeront-ils contre l'exis-
tence monastique qu'on leur offre sous les parallélogrammes de M. Owen ces plaisirs d'une vie indépendante dont on trouve un récit romantique et animé chez les voyageurs; ces lits de neige où les chasseurs du désert s'ensevelissent pendant des semaines; ces guirlandes et ces festons de glace dont ils ornent leurs cavernes ; ces luttes à mort avec le léopard, dont la peau sanglante leur sert d'habit et de couverture ; ces rencontres imprévues du tigre et du serpent à sonnettes, sous l'antre qui leur sert d'asile? Laissez cet Américain, longtemps captif chez les sauvages, vous dire de quelle manière il parvint à échapper à une armée de buffles, dont la marche rapide ressemblait au bruit du tonnerre; quelles araignées plus grosses qu'un rat se suspendaient aux rameaux des forêts vierges; comment les indigènes, à genoux sur le bord de l'Océan, adorent le gouffre qui, selon eux, emporte vers l'éternité les âmes de leurs pères; — et vous ne vous étonnerez pas qu'il ait refusé de rester sous le toit paisible et dans le couvent moral de M, Owen. Pauvres philosophes, qui veulent régenter l'homme et qui ignorent l'humanité!
L'utopiste, en quittant son piano pour nous reconduire, me fit cadeau d'un paquet énorme de ses volumes, que je possède encore et qui sont là, côte à côte avec les œuvres de Fourier, annotées et commentées de la main de ce dernier. Jérémie Bentham laissa chez moi un souvenir de vénération douce et presque triste; je voyais en lui un fou, monomane de raison algébrique. — « Il n'a plus que juste de
quoi vivre, me dit Brown; ses penchants romanesques, l'amour clés spéculations hardies et nouvelles, ont dissipé son patrimoine. Les faiseurs de projets le ruinent; dès que leurs raisonnements lui paraissent solides, il livre son argent aux exigences de leur dialectique. Il est beau-frère de M. Abbott, autrefois speaker (président) de la Chambre des communes, et devenu lord Golchester. Élevé au collège d'Éton, la poésie lui fait horreur; mais la prosodie lui plaît; c'est un exercice numérique. Il aime à scander comme un écolier les vers de Virgile, ou à discuter comme un professeur l'emploi des participes grecs. Amateur des gravures d'Hogarth, il apprécie la finesse analytique de cet artiste. Enfin il tourne très-bien de petits instruments et des meubles de bois.
— J'entends, répondis-je à Brown, et il prend les hommes pour des petits morceaux de bois, que Ton peut tourner, façonner et polir. »
Visite à Coleridgc. — Les hallucinations. — L'improvisateur. Philosophie de Coleridgc.
La bonne Elisabeth ne fut point contente de savoir que j'avais entendu causer Bentham, alors plus détesté que célèbre, et considéré par les calvinistes bien pensants comme un novateur obscur et dan-
gereux. Indulgente dans la vie privée, inflexible quant aux doctrines, douce et bienveillante dans ses mœurs, sévère et intraitable pour les principes; portant dans sa foi un mélange enthousiaste de poésie austère, Elisabeth, auteur de plusieurs ouvrages sur l'éducation des enfants, m'offrait le singulier type d'une fanatique mondaine et sincère. Je n'avais rien vu de tel dans mon pays.
Il était naturel qu'elle n'approuvât pas mon voyage à Westminster et ma visite à Jérémie Bentham. Aussi voulut-elle absolument balancer ce qu'elle appelait ma faute, en me faisant connaître les vrais grands hommes, les hommes religieux de sa patrie, et surtout Samuel Taylor Goleridge, qui habitait près de Londres une solitude modeste, où ses amis venaient écouter ses éloquentes paroles. Philosophe déiste clans sa jeunesse, et l'un des chefs de la nouvelle réforme poétique, il était devenu mystique chrétien. Seul en Angleterre, il occupait une place analogue à celle que Schelling, Fichte et Hegel ont occupée en Allemagne; l'esprit éminemment pratique de l'Angleterre lui donnait plus d'admiration que d'élèves; et le trône isolé qu'on lui laissait sans partage était un trône sans sujets.
Nous arrivâmes sur les huit heures à la petite maison élégante de Goleridge; une trentaine de personnes étaient déjà réunies dans un petit salon bleu, orné de meubles fort simples, On ne fit aucune attention à nous et nous entrâmes sans bruit. Coleridge parlait. Debout devant la cheminée à laquelle il était adossé, la tète haute et l'œil perdu
dans le vague, les bras croisés et livré à l'inspiration qui le dominait et précipitait sa parole, il ne s'adressait pas aux auditeurs ; il semblait répondre à sa pensée. Sa voix était vibrante, moelleuse et mâle; ses traits harmonieux, son vaste front couronné de boucles brunes mêlées de fils d'argent, les lignes heureuses et suaves de sa bouche, l'éclair adouci de son regard et les contours arrondis et puissants de son visage, rappelaient la physionomie de Fox avec plus de calme, celle de Mirabeau avec moins de turbulence, et celle de M. Berryer avec un caractère plus abstrait et plus rêveur. Comme ces trois hommes si bien doués, il possédait la force sympathique, première qualité de l'orateur.
Entouré d'un cercle auquel il empruntait à la fois et communiquait l'enthousiasme, il continuait une analyse savante et colorée des poètes dramatiques de la Grèce. Il fallait l'entendre développer ses idées sur ces grands hommes; parler, en style plein de verve, de la finesse raisonneuse et pathétique d'Euripide, de la grâce harmonieuse et céleste qui caractérise Sophocle et de la sombre éloquence d'Eschyle. Pendant près de dix minutes il commenta le Prométhée d'Eschyle, ode à la destinée, plaidoyer de l'homme contre la Providence. A mesure que l'orateur soulevait les triples voiles dont cette allégorie est enveloppée, son œil étincelait; sa voix prenait un accent plus animé ; son discours devenait plus brûlant; il semblait reproduire dans ses tourments et dans son énergie la destinée typique de l'inventeur en butte à la haine des Dieux et adres-
sant ses plaintes au vent qui mugit autour de sa tête; emblème sublime de l'antique et terrible croyance à la fatalité. Bientôt le type mythologique disparaissant fît place à la destinée de l'homme chrétien; et dans le plus hardi et le plus brillant des tableaux, il résuma toutes les explications métaphysiques de l'énigme de la vie. Il suivit le métaphysicien Hartley dans le labyrinthe aérien de ses rêves subtils; expliqua les vibratures et les vibrationcules; pesa la chaîne mystique de l'association des êtres; expliqua les chimères clés millénaires; plongea de toute la force de sa pensée dans la querelle des spiritualistes et des matérialistes, et porta un pied hardi dans le domaine enchanté de Berkley. Ensuite, pénétrant dans les profondeurs de la métaphysique de Malebranche; luttant contre le chaos indigeste du système intellectuel de Gudworth; déchiffrant les théories hiéroglyphiques de lord Brook; feuilletant les in-folios de la fantastique duchesse de Newcastle ; citant la ferme éloquence des Tillotson et des Clarke, il atteignit Leibniz et le suivit sur le pont de communication que ce grand philosophe jette entre le ciel et la terre. Leibniz le conduisit à Spinosa. Nous l'entendîmes développer en paroles de feu ce panthéisme impalpable qui donne une âme au monde sans lui donner un corps, et qui prête à un univers sans réalité un moteur sans existence. Au milieu de ces spéculations métaphysiques, le génie poétique de Coleridge ne cessait de dérouler ses vagues, comme une mer harmonieuse et lumineuse. Delà réfutation du spinosisme,
qui, clisait-il, « recule Dieu et ne le montre pas, » il s'élança jusqu'à l'explication des dogmes ; — parvenu à cette hauteur, incapable de s'élancer plus loin ni plus haut, il s'abaissa vers la terre pour nous murmurer quelques vers doux et mystérieux, empruntés au Paradis du Dante.
Je sortis pénétré d'une admiration profonde. Jamais je n'avais entendu la parole humaine unir au même degré l'éloquence ardente et la subtilité métaphysique.
Trois jours après je me fis présenter à lui ; dans plusieurs conversations qui étaient à la fois des monologues et des dithyrambes, il daigna m'indiquer les points principaux de son vaste système. 11 ne répudiait aucun des dogmes du christianisme. 11 les croyait conformes à la raison, à l'expérience et à l'histoire. Le mystère matériel de la vie, dont il trouvait le mot dans le triple phénomène de l'électricité, du magnétisme et du galvanisme, lui semblait d'accord avec le mystère spirituel de l'âme associée à une intelligence servie par des organes. Il pensait que toutes les philosophies s'expliquaient parle christianisme qui les contient toutes. Il croyait au progrès, se développant à travers les phases de Thumanité, — et à la tradition qui est le passé, c'est-à-dire le tronc commun d'où sortent tour à tour, végétations animées, les rameaux féconds du progrès. Dans son discours, qui n'était pas un enseignement, on pouvait regretter des obscurités, des vapeurs et des lacunes ; mais, en l'écoutant et en essayant de le suivre, je n'éprouvais rien de cette
sécheresse et de ce dégoût que les systèmes de Bentham m'avaient causés, rien de ce vide que je ressentais en face du théâtral et pompeux Foscolo.
Vibrant à toutes les émotions et capable de comprendre tous les systèmes, l'indépendance de son esprit et sa riche mémoire, son goût vif pour tous les caprices philosophiques, pour toutes les rêveries, pour toutes les voluptés de la pensée, son habileté à les reproduire et à les exposer sous les couleurs les plus éclatantes et les plus variées, faisaient de lui une sorte de Diderot mystique. Malheureusement, la faiblesse de ses organes, accrue par l'abus fatal de l'opium auquel il s'était livré avec passion, ne lui avait pas permis de rédiger avec ensemble cette magnifique esthétique chrétienne dont il n'a laissé que des vestiges.
Comment énumérer les études auxquelles il s'était livré tour à tour pour arriver à de tels résultats, et la variété des jouissances qu'avait recherchées son intelligence? La prose brillante de Jérémie Taylor, les sonnets de Bowles et les essais d'Adclison, Jean-Jacques et Rabelais, Grébillon et Goldsmith, le séduisirent et l'enchantèrent. Roman, histoire, poésie, art dramatique, beaux-arts, il essaya tout, il jouit de tout. Les théories cabalistiques, celles de Fichte et de Kant, les systèmes de Winckelman et ceux de Hegel le comptèrent parmi leurs adeptes. Coleridge a touché à tous les rivages. Quand la fureur populaire fit crouler les tours de la Bastille, sa muse entonna l'hymne de joie; poëte, philosophe, penseur, artiste, critique, homme dégoût,
homme érudït, il n'a laissé que des traces éparses de sa force. La faute n'en est pas à lui seulement, mais à son époque et à son pays.
Le monde pratique qui l'environnait ne le comprenait pas. La renommée de l'utilitaire Bentham grandissait chaque jour; celle du mystique Goleridge était contestée ou abaissée.
Mais le temps, grand réparateur, a remis tout à sa place. Les fragments de Goleridge, sa prose si ferme et si brillante, ses poésies inspirées, enfin cet essai admirable d'autobiographie dans lequel il se montre psychologue profond et dénué d'égoïsme, lui assignent un rang unique parmi les philosophes et les poètes du dix-neuvième siècle. C'est le Novalis de l'Angleterre.