M. DE CHATEAUBRIAND
(de 1817 a 1819).
Le hasard m'a fait passer, en 1819, là où M. de Chateaubriand avait passé en 1798. Obscur et pauvre, triste jusqu'au désespoir, malade jusqu'à la mort, sans amis et sans espérance, le grand exilé n'avait laissé de traces que dans quelques esprits. Je les ai interrogés; ils m'ont répondu. C'est de leur simplicité ou de leur malice que je tiens les renseignements que je vais donner.
Ils m'ont fait connaître M. de Chateaubriand plus réel, c'est-à-dire plus grand qu'on ne le croit communément; ni apostat, ni apôtre, ni sceptique, ni fanatique, ni ambitieux, ni ascète; rien de tout cela; — un gentilhomme élève de Jean-Jacques, un ardent adepte de la vie sauvage, un passionné disciple d'Emile, un ennemi furieux de la société du dix-huitième siècle redevenu chrétien sincère et véhément. Ce point de départ de M. de Chateaubriand est celui cle toute sa génération; comme Mme de Staël,
Benjamin Constant, Coleridge et Gœthe, il s'est dégoûté un jour de la négation qui est stérile. Avant de s'en détacher, il avait été, non pas sceptique, mais négateur avec toute la véhémence de Raynal ; il était parti pour l'Amérique, afin de sceller de son sang et de sa sueur sa foi dans l'excellence de la vie sauvage et la grandeur de l'homme primitif; il était revenu en Angleterre, pénétré des mêmes doctrines.
Tel l'avait vu à Londres un personnage singulier dont j'ai déjà parlé1, M. Porden, un de ces gens nés pour servir de représentation complète aux idées desséchées et au passé ; momie satirique, au corps sec, à l'esprit sec, à la culotte de soie noire, tombant en plis longitudinaux sur de petits genoux grêles ; totalement, et parfaitement pointu, intelligence et figure, raison et goût, habitudes et talent, paroles et génie.
Il était né gothique; sa fortune s'était faite par là. Le maître de la couronne anglaise, George IV, alors régent, adorait le gothique, non par goût, mais par habileté de gouvernant, Tout le Nord était anticlassique. Au fond, George ne se souciait guère ni des Grecs, ni des Goths. Chef apparent du mouvement antigallican, britannique et germain, George flattait son peuple, qui, à la voix de Schlegel et de Coleridge, aurait volontiers perdu Phidias et écartelé Zeuxis. George demandait à son architecte des constructions aussi gothiques que possible, et Porden le satisfaisait
1. V. Études sur l'angleterre au xviiic siècle; — les Excentriques.
en bâtissant des pavillons chinois. Quand le chinois lui faisait faute, Porden avait recours à l'oriental et à riiindoustanique. Bannissant de ses dessins les lignes droites et courbes, Porden opérait sur le vieux gothique comme Brunelleschi sur le vieux génie grec. Il avait l'amour du baroque, la plus entière et la plus complète absence de goût; dès qu'il avait posé sur un cône une toiture en chapeau chinois et planté un chalet sur une pyramide, il était le plus heureux des artistes. Malgré cela il raisonnait puissamment, avec verdeur et simplicité; il était protestant, douteur, inquisitif, interrogatif, ami de la vérité et de la probité. Il jugeait bien les choses, trop sévèrement les hommes, et ne se départait pas de l'anglicanisme calviniste auquel il savait que la constitution britannique était attachée comme à l'ancre de salut. C'était l'homme du Nord et l'homme du Nord anglais. Il savait admirablement l'histoire des arts, possédait sur le bout du doigt le catalogue complet de l'œuvre de Michel-Ange, et vous indiquait sans broncher l'année où fut exécuté le Moïse. Ces arts qu'il savait en érudit, il ne les comprenait pas en artiste ; le dernier enfant noir de Bologne ou de Venise était plus fort que lui sous ce rapport. Porden recevait le meilleur monde de Londres : les Hardwike, les Trench, les Russell; il était même à la mode ; rien de plus utile que de marcher d'accord avec les folies de son temps.
Quand je voyais chez lui Ugo Foscolo l'Italien, je comprenais pour la première fois l'antagonisme éternel, si mal étudié dans les esthétiques, du Nord
contre le Midi. J'aimais à l'écouter, parce que j'aimais à connaître ; j'ai toujours volontiers laissé parler les autres. Il s'entourait de ses cathédrales, m'expliquait les mystères de l'ogive, me mettait au courant des arcanes des pagodes et me démontrait l'imbécillité de la ligne droite. Une de ses plus charmantes dissertations fut relative au Parthénon, à Homère et à M. de Chateaubriand, Dans ses anathèmes contre les colonnades, les avenues alignées et les frontons triangulaires, il ne se gênait pas pour appeler Homère radoteur, et M. de Chateaubriand charlatan. C'est ce personnage curieux qui m'a donné jadis la plus vive idée de l'excès septentrional.
Un jour que nous dînions ensemble, Brown, Porden et moi, à la table du vieux libraire Baylis, il fut question de mon séjour passager à la Conciergerie, séjour que ces Anglais ne s'expliquaient guère.
« Et qui vous tira de prison? me dit Porden.
— M. de Chateaubriand, répondis-je.
— Ah! ne me parlez pas de lui, s'écria le vieil architecte; je l'ai vu républicain, sentimental, wcrthérien, déclamateur, incrédule et jacobin.... Voilà un beau ministre de la monarchie, et un fidèle justicier du catholicisme î »
Et finissant sa tirade, poussant brusquement le décanter sur la table, l'humoriste avala son verre de claret, fit claquer ses lèvres, enfonça ses mains dans sa vieille culotte de soie noire fanée, et se rejeta sur
le dos de sa chaise en clignant des yeux, comme s'il eût remporté un grand triomphe. La négation était la joie de son cœur. En fait de poésie, il aimait Crabbe; en fait d'architecture, l'ogive ; — tout ce qui n'était pas pointu, acéré ou tout au moins anguleux, lui faisait mal.
« Non, ne me parlez pas de lui, continua-t-il, pendant que le vieux Baylis le regardait en riant. Je ne sais pas pourquoi le général Buonaparte le voit de mauvais œil; c'est la même race, la même famille. Fougue, éclat, apparence, rien de vrai. Je les méprise autant que le vieux rabâcheur de Y Iliade et le chantre pâle de l'imbécile Énée. Chateaubriand, c'est le dernier des rhapsodes... je ne lui aurais pas donné un penny de ses chansons! Tout pour les sens, rien pour l'esprit. Fi donc! je l'abhorre; c'est un Grec! »
C'était la dernière injure. Il savoura son verre de vin et reprit :
« En outre c'est un jacobin !
— Mon bon garçon, lui dit alors Baylis le libraire, homme qui se plaisait à rabaisser un peu l'aristocratie de l'architecte anglican, votre amour pour le torysme et la haute Église vous fait déraisonner, .l'ai connu ce gentilhomme dans sa jeunesse, j ai imprimé son Essai sur les révolutions, et je vous assure que vous êtes dans l'erreur. »
Le vieux Baylis était tory et pittite; le vieux Brown était whig etfoxite ; le vieux Porden était de la haute Église et partisan de George IV, pour lequel il avait bâti les chinoiseries de Brighton. M. de Chateaubriand déplaisait moins à Baylis qu'aux deux au-
1res; d'abord parce que Baylis l'avait imprimé; ensuite parce que le libraire tory aimait les gens de noblesse.
Le père Baylis prit donc la défense de M. de Chateaubriand à peu près en ces termes :
« — Vous ne savez pas un mot de ce que vous dites et vous raisonnez comme une vieille cathédrale. Il n'a pas été jacobin. Ii a été, comme Fox et comme notre ami Brown que voici, ivre des idées de Jean- Jacques et des philosophes du dix-huitième siècle. Il a été de son temps et de son pays ! Le grand crime ! Je l'ai vu vivre ici très-misanthrope et très-solitaire, parce que, dans son exil, il était fier et malheureux, — c'est-à-dire extrêmement respectable.
— Et par Dieu ! reprit l'artiste Brown, dont l'âme était poétique et dont la verve s'enflammait dès que le claret avait circulé, le bonheur de M. de Chateaubriand fut d'avoir mené cette jeunesse errante, misérable et misanthropique. Dans les sociétés saines et solides, voyez-vous, les jeunes gens ne sont pas misanthropes; mais dans des mœurs avilies, heureux qui est misanthrope dès l'adolescence et la jeunesse! celui-là ne brise pas les ressorts de son corps et de son âme ; la volupté ne l'énervé pas ; il ne livre point sa pensée à tous le vents qui soufflent; il resserre autour de lui-même ses voiles; il hait ardemment le mal de ce monde croulant ; il exècre de toute la puissance de son amour les stigmates de l'esclavage humain. A la fin du dix-huitième siècle, tous les esprits lumineux furent avertis, tous les cœurs nobles furent malades : Voltaire, Rousseau, Châ-
teaubriand, comme Gœthe, Schiller et Byron. Après tout, que reprochez-vous à M. de Chateaubriand ? Obermann, René, Werther, fruits nés sur la même tige, portent le même poison. Ce que Werther a été chercher dans la tombe, Obermann parmi les rochers de Fontainebleau, et René au monastère, M. de Chateaubriand a été le demander au désert. Prêtre et apôtre violent de Jean-Jacques Rousseau, il a couru après l'état de nature. Né au milieu des ruines, il les a maudites, puis il a essayé de les reconstruire, et il a fini par s'endormir sur le chapiteau brisé.
— Bravo! Hurra! bravo l'artiste! Trois fois trois cheers pour l'orateur! » cria Baylis !
Porden s'était endormi.
Quand j'eus l'honneur d'être admis en 1829 auprès de M. de Chateaubriand, je fus surpris de ne rien trouver en lui de la misanthropie sombre et affaissée que les conversations de Porden et de Brown m'avaient annoncée jadis. M. de Chateaubriand était toujours jeune; la finesse de son pied, l'élégance de sa tournure, son port de tête et son accent ne vieillirent jamais. Je me souviens de l'avoir vu monter à soixante ans, avec cette courtoisie parfaite et cette désinvolture joyeuse qui ne le quittèrent pas, un petit escalier de la rue de l'Abbaye, plus leste qu'un mousquetaire de dix-neuf ans. Jamais la grâce, la fraîcheur et la vie n'ont manqué à cet ardent athlète du christianisme; il est bien probable qu'à son départ pour l'Amérique il était en réalité plus vieil-
lard, plus mélancolique et plus sombre qu'à soixante-cinq ans, lorsqu'il illustrait l'Abbaye-aux- Bois.
La physionomie de ce grand écrivain dont le talent était surtout en relief; la courbe hardie du front et du nez, le dramatique de l'attitude et de la pose, la hardiesse souple et élastique de sa petite taille un peu contrefaite par le haut, correspondaient à l'éternelle jeunesse de son âme; les cheveux blancs qui bouclaient sur son œil plein d'éclat étaient plus jeunes que n'avaient pu l'être dans l'adolescence les longs cheveux blonds et pleureurs de Benjamin Constant.
Les couleurs de l'espérance avaient teint dès l'origine son style et sa pensée; jamais elles ne lui firent défaut; il avait eu la folie du dix-huitième siècle, et la révulsion de cette folie le précipita dans sa croisade contre la philosophie moderne; le converti porta dans sa pénitence la fougue de sa faute. Je ne connais pas d'homme qui fût naturellement moins diplomate, moins politique et moins observateur; personne de moins propre à l'analyse des sensations ou des faits; son génie d'orateur ardent et de poëte coloriste était de la trempe des génies qui s'ignorent, tout en saillie, jamais en profondeur; l'autopsie psychologique, dont Sterne, Shakespeare ou Saint- Simon étaient capables, lui échappait. Peut-être, avec Napoléon, est-ce le dernier génie complètement et intimement méridional. La générosité étourdie lui était aussi naturelle que l'imprudence magnanime.
Aussi n'y eut-il, à proprement parler, ni souffrance, ni martyre, ni effort dans la vie de Chateaubriand, mais seulement rayonnement et joie ; sa lumière qui n'était pas toujours l'ardeur qui vivifie, était pleine d'éclat et de beauté. Aussi était-il précisément l'homme que les races du Nord parvenaient le moins à comprendre. Pauvre sans avilissement, riche sans quïl y parût, tout-puissant sans influence, chef de secte littéraire sans doctrine sérieuse, amoureux sans danger pour la vertu ; — en lui tout était magnificence extérieure. Par un résultat naturel de cette organisation particulière, il a subi des chutes qui ne Font jamais fait descendre, et occupé de hautes situations qui ne l'ont pas grandi.
L'élève de Jean-Jacques, violemment converti au catholicisme, était surtout gentilhomme. La précision et la correction de sa tenue, la légèreté de sa démarche, son pas ferme et breton ne laissaient aucun doute sur sa naissance et son origine. La trace de son enthousiasme pour les doctrines de l'Emile ne s'effaça pas non plus ; dans sa vieillesse elle reparut plus vivante et plus ardente que jamais, et lui dicta sur l'état de l'Europe les plus belles pages qu'il ait assurément écrites. Alors on s'étonna, et l'on eut tort, de le retrouver libéral, presque républicain. Combinaison extraordinaire! Il fut chevalier démocrate, libéral royaliste, catholique libre penseur; le tout avec une sincérité parfaite.
« La vieille chapelle gothique de Saint-Malo, et la belle Bible dorée sur tranche, laissée en fuyant par ma mère près du chevet de mon lit, me dit-il un
jour, eurent la plus grande part à ma conversion. » Il disait vrai, et ces paroles le peignent tout entier. Ame généreuse et facile aux belles impressions, génie mélancolique et éclatant, fait pour colorer d'une dernière splendeur les destinées d'une société qui s'éteignait, M. de Chateaubriand laissera un nom attaché à notre époque, pour avoir su résumer en lui-même les plus nobles traits des siècles et des idées disparus.
On ne l'oubliera pas. Tout un monde s'endort avec lui.