RETOUR EN FRANGE
Je flottais donc avec et sur ce courant de la vie anglaise, lorsque j'appris que ma mère était malade, que mon père avait vendu sa belle maison de la rue des Postes, et que Ton parlait de marier Mlle L.... Mon père à qui je fis part de mon désir de retour, provoqué par tous ces faits et par les craintes qui en résultaient, me répondit par un refus, ce La situation publique, m'écrivait-il, était telle que ma position personnelle, assurée à Londres, deviendrait intolérable. » Il avait raison, pauvre vieux père !
Ma mère malade me demandait, et je revins malgré la volonté de mon père.
Je n'avais absolument commis ni faute, ni crime, ni délit. Je rentrais néanmoins en France comme un proscrit. Ce n'était pas l'argent ou la fortune qui m'inquiétaient ou me troublaient. Mais, semblable à une épave jetée au hasard sur un rivage, je ne savais en vérité à qui m'adresser, ni à quoi te-
nir. Jamais ascète ne fut plus pur, de pensée comme d'actes. Je n'avais pas abordé un mauvais livre, et de l'antiquité même erotique, je n'avais goûté que la crème la plus exquise. N'ayant pris aucune part aux plaisirs et aux étourderies, encore moins aux amusements et aux vices de la jeunesse, je n'avais ni ami, ni soutien, ni accointance, ni famille amie. Le diapason de ma pensée était aussi élevé que possible. Je croyais à la liberté, puisque j'avais vécu en Angleterre. Je n'avais aucun goût pour la société telle que la France l'entend.
Je trouvai que les passions dont tout le monde s'enivrait étaient folles, et je ne comprenais absolument rien à la France. Louis XVIII régnait. Une foule de logomachies inutiles remplissaient de stériles pamphlets. Personne ne savait rien de l'Angleterre qui, de son côté, nous ignorait également. On possédait une littérature singulière, de clair de lune, mal définie, sans aucun accent. Comme je savais à peu près par cœur Byron et Shakespeare, et que j'avais entamé l'étude de Gœthe, je me demandais comment il était possible que l'on acceptât comme poésie les vers qui se faisaient alors. Le citoyen Arnault était sur son char de triomphe ; on admirait encore Delille pour lequel on a été injuste depuis, et on l'admirait follement. Mais ce qui s'élevait et grandissait, c'était la littérature polémique et politique. La Charte, les devoirs imposés par elle, les limites des pouvoirs respectifs, les cadastres de l'administration, les articles de la Constitution préoccupaient et passionnaient tous les esprits li-
bres et actifs. Le plus grand journal était de la dimension d'une lettre sur papier-ministre, et c'était rempli d'une petite guerre harcelante, royaliste, constitutionnelle ou républicaine. Il n'y avait ni tories, ni whigs; point de partis, seulement des haines. Les détestables romans erotiques étaient dans toutes les mains juvéniles et les attaques au pouvoir dans les mains de tous les hommes mûrs et vieillards. La grande veine de cupidité qui a signalé ces derniers temps n'était pas encore ouverte; ni la veine d'industrie non plus. Le voyage de Londres à Paris était difficile; les réverbères à l'huile éclairaient les rues; elles étaient sans trottoirs, sombres et tortueuses Béranger, expéditionnaire à l'Université, lançait ses chansons comme des pétards. J'apercevais bien des fureurs, des mécontentements, des taquineries; j'écoutais des raisonnements, des arguments, des paralogismes ; quant à une vie politique, je ne l'apercevais pas. Les Fox et les Pitt manquaient. Rien de solide. La passion partout. C'était l'époque qui se rattachait comme annexe, queue et complément au dix-huitième siècle, à l'époque voltairienne. On se remettait à chercher un autre idéal, à cultiver l'esprit et même à lui trop donner; on en adorait tout, la force, la vie, même l'éclair le plus fugitif. De 1800 à 1815, on avait adoré l'éclair de l'épée. Le mouvement littéraire de 1825 s'annonçait; désir turbulent de renouveler (on ne savait comment) l'intelligence française. On y allait lestement, vivement, à l'aveugle. On en avait assez de la guerre et des armes, de la gloire et de la vie •
toire. On répudiait la longue étourderie française qui s'était livrée à un algébriste corse et qui, enrégimentée et domptée par lui, s'était répandue sur l'Europe en avalanche gauloise. On voulait changer de costume et de folie. La peinture, la musique, le théâtre s'éloignèrent de la mélopée régulière, de la statuaire immobile et de la composition sage.
Alors, s'étant rassasiés, enivrés et assouvis pendant quinze ans de gloire militaire, les Français voulurent s'asseoir à une autre table et commencer une antre orgie. Celle-ci était plus noble; et on n'en était encore qu'aux préludes en 1819. L'époque guerrière et sanglante, la crise héroïque, ou ce que l'on avait appelé ainsi, était terminée ; on allait bientôt se rattacher par le culte fanatique de l'intelligence à l'ère voltairienne, à la belle, puissante et féconde fin du dix-huitième siècle. Ces « idéologues», comme Napoléon le Corse les avait nommés, les remueurs d'idées allaient donc triompher. Il avait méprisé l'idéal. L'idée se vengeait. La France, ce cher pays, ne sait pas du tout encore que l'idée qui ne se fait pas action est une vierge stérile, et que celui qui méprise l'idée est condamné d'avance ou plutôt damné dans toutes ses actions. Bonaparte, l'homme du destin, que le destin a condamné, a reçu cette leçon.
La passion guerrière était donc amortie ou plutôt écrasée, en 1819, par les autres passions victorieuses. Le journalisme léger n'était pas éclos. L'engouement des cuistres, ce que l'on nommait la passion classique, durait toujours; les théories de La-
harpe n'étaient pas mortes. La férule de Geoffroy pesait, avec celle de Dussault. La lubricité du dixhuitième siècle était toujours vivante, non-seulement en fait, mais en système et en théorie. La manie chevaleresque se faisait jour aussi, s'alliait aux prétentions monarchiques et donnait la main au petit groupe religieux et catholique. L'esprit de salon se conservait pur, avec toutes ses finesses et toutes ses fraudes. Mme de Rumfort, Mme de Staël, Mme Récamier, M. cle Talleyrand prêtaient à ces divers groupes leurs salons ou leurs boudoirs. Chacun se retrouvait dans les cénacles avec ses camarades ; on avait sa petite Église et son armée ; on médisait du voisin ; on se donnait des petits noms de tendresse romanesques. L'époque du salon bleu d'Arthenice reparaissait. La polémique planait sur le tout; elle était timide et réservée quant à la politique, féline et méticuleuse quant à la littérature.
Les choses dont je parle s'agitaient entre quatre paravents et quatre éventails. Le peuple lui-même ne s'y intéressait pas. On ne lui avait rien appris moralement; il n'avait rien acquis; point de volonté, de spontanéité, de réalité, d'existence. Il gardait les biens nationaux et la gloire ; cela le satisfaisait. On l'avait tout entier jeté dans les camps. Il s'était battu glorieusement. L'éclat de l'action lui avait suffi ; à la splendeur étincelante des baïonnettes, sous la poudre et la fumée, que peut-on voir? Le peuple des marchands, des boutiquiers, des bourgeois, relevait la tête, ne craignait plus
tant la Terreur, et ne tremblait plu& au seul nom de Liberté. Un petit groupe à demi genevois, les idéologues libéraux qui peuplaient le salon de Mme de Staël entamaient la masse par ce côté bourgeois un peu supérieur, quoique bien médiocre masse; habituée à l'obéissance, encore assez gauloise, cynique au fond, avec du sel, égoïste, personnelle, spirituelle, sournoisement narquoise, vaniteuse, avec des qualités domestiques réelles, quelque bonté de cœur, aimant assez ses enfants, mais sans élévation et sans tendresse ; en général soumise à sa femme et au pouvoir, attendant les événements; incapable de résister, mais avec des velléités secrètes de conscience personnelle, obscures et inintelligentes. En 1819, les chansons de Béranger, singulièrement analogues à ce milieu, y faisaient brèche ; et les écrits polémiques du jejune Guizot, éclairant le sommet du rempart, continuaient et activaient la destruction.
J'avais vécu en Angleterre une facile et simple vie. Point d'ambition; pour la première fois depuis ma naissance j'avais senti la fraîcheur du vrai. Dès qu'un Français ouvre les yeux, il faut qu'il s'accoutume dans le pays aux petites feintes, aux embûches même dans la phrase, au détour môme dans le compliment. J'ouvris la porte du monde teuton ique; celle de la vérité libre. J'entrai dans la bruyère sauvage et odorante de Shakespeare que je ne trouvai point dure, sauvage, inhabitable, comme M. ïaine quand il a voulu expliquer sa sensation d'homme latin. Moi, je me sentis libre. Mon orgueil primitif
se greffa sur cette couche de vérité. Je me sentis vivre et vivre deux fois, par l'affranchissement intérieur et par l'expansion extérieure; je ne demandais rien de plus. Que m'importait l'opinion? Que m'importaient les honneurs? Ne pouvais-je pas faire de bonnes actions? Ne pouvais-je pas élargir mon esprit? Y avait-il rien de plus grand au monde que cette amélioration de l'individu agissant sur lui-même. La vie morale reconnue chez moi par les autres me suffisait. Il n'y avait pas un Anglais autour de moi qui, voyant la simplicité de mes goûts et mes tendances de labeur désintéressé, ne m'honorât. Depuis le jeune poitrinaire Saintsbury que j'ai pleuré, jusqu'au duc de Rutland, de la cime aux dernières couches sociales, je ne prononçais pas un mot qui ne me fût renvoyé avec sympathie; pas un de mes efforts qui ne fût aidé; pas un de mes actes qui ne fût interprété, ce qui était vrai, comme le résultat d'une nature honnête, charitable et aimant le bien.
Je revins, emmenant avec moi, et protégeant sur la route, à travers les petites chances de la traversée et des diligences d'alors, une jeune fille anglaise de dix-sept ans, belle comme le jour, coquette, fort légère, et dont les yeux d'un bleu tendre sous deux lignes d'ébène de sourcils noirs auraient mené je ne sais où tout autre qu'un jeune ascète aux sens domptés, et plongé dans ses rêves austères, aussi profondément et aussi religieusement que Pétrarque devant Laure ou Dante devant Béatrice. Je remis donc aux mains d'une tante qui habitait
Amiens cette virginité intacte, cette vraie merveille de beauté, ce cristal fragile, qui semblait étonné de n'avoir pas été brisé en route. J'avais perdu toute idée analogue ou adhérente à la lubricité des bas étages français, à l'érotisme paré du dix huitième siècle et aux théories malsaines du libertinage devenu philosophie. J'aurais mieux aimé me passer de pain que de feuilleter Faublas, Grécourt ou le Compère Mathieu, livre odieux et gras de vice, qui, composé par un mauvais moine, était lu par tout le monde entre 1800 et 1820.
Quel terrible effet produisit sur moi, jeune, ardent et comprimé, l'excessive abstinence, en même temps que, délivré et hardiment indépendant, le courant nouveau dans lequel je rentrais! Depuis 1814, les hommes venus au pouvoir avaient aggravé la corruption et la misère morale du pays en essayant de refouler le flot qui menait à l'avenir. Au lieu de creuser un lit pour la grande marche des vagues, et de les régler par la liberté, ces insensés égoïstes avaient refoulé le torrent et essayé de le faire rentrer dans le vieux lit monarchique. Moi, atome, mais, trempé dans la vie libre et saine, je revenais m'exposer aux bouillonnements de la servitude corrompue que l'autorité violente et l'impuissante immoralité du pouvoir s'efforçaient de remettre à la chaîne.
Je ne regarde mon siècle ni comme plus intelligent ni comme plus vicieux qu'un autre. On a tort de le croire, et de calomnier son propre temps pour la morale, en le surfaisant pour l'intelligence. Ce qui.
au dix-neuvième siècle, a manqué à la France, c'est la vie énergique, c'est la force de l'accomplissement; on aspire trop haut, on n'atteint pas assez. Le but de nos désirs n'est jamais touché. Nous avons tort de nous en prendre aux autres de cela, c'est notre faute. L'animal, l'idiot, le malade en fait autant. Ce même sentiment de faiblesse porte l'animal débile à se mettre en bande. Il sent son peu de valeur; il la compare à l'intensité de son désir et, systématisant sa défense, organise une troupe. De là les armées. Plus un peuple est soldat, plus l'individu se sent faible.
Mon temps, qui possède de beaux éléments, est celui des découragements éperdus, des vastes tentatives et des avortements éternels. Aucun dénoûment n'a répondu aux promesses du lever de rideau; chacun se décourage. Obermann, si mal apprécié par Sainte-Beuve, exprime ce découragement amer. Comme les malheureuses qui commencent par être romanesques et finissent par être catins, la France s'est méprisée elle même. Je ne vois pas d'espérance qui n'ait été déçue. Roulant de désappointement en désappointement, de duperie en duperie, nous avons abouti à la coquinerie. Les choses qui chez les peuples sont jugées infâmes ne nous étonnent plus. Ainsi mon père, un des hommes les plus honnêtes de la Révolution, n'hésitait pas à me laisser appeler noble; et mon frère le musicien, pauvre chère âme victime aussi de son temps, se laissa en effet débaptiser ; il a vécu et il est mort sous le nom d'Halma, ce triste et brillant virtuose
qui n'a pas laissé de traces. Quant à moi, je tenais des Frisons cette verdeur d'opinion que je n'ai jamais quittée, et je suis resté fidèle au nom et à la famille.
Vivre pour la pensée et le bien ! Belle aspiration dévouée. Elle n'avait aucune application à la vie présente et nationale. Je ne prétendais pas me reposer. Cette activité d'amélioration que je réclamais ne trouvait pas à s'employer. Enfin, je constituais un anachronisme complet. Si j'étais resté dans le milieu des mœurs teutoniques, anglaises et américaines, elles m'auraient fait ma place. J'aurais été quelque chose comme professeur allemand ou professeur suisse et penseur. Je me trouvais desheuré, dépaysé. Je ne pouvais pas reconnaître qu'il y eût chimère chez moi, puisque j'avais vu à l'œuvre, en Angleterre, mon idéal même de liberté réglée et d'ordre passionné. Je ne pouvais pas admettre la supériorité de nos propres mœurs sur les autres et de nos propres habitudes, puisque je voyais que nos populations étaient mécontentes, que les trois quarts grossièrement illettrées ne savaient pas même lire, qu'une portion toute farouche, résolue et violente, le fusil en main, allait à travers l'Europe terrifier et massacrer les autres races, enfin que la plus raffinée dépravation régnait clans les livres, dans les ménages, dans les mariages, dans les familles d'en haut.
Je ne pouvais raccorder avec le but élevé de ma jeunesse rien de ce qui m'environnait. C'était au surplus bien peu de chose, ma société: je voyais ma
mère, un libraire el son fils. Mon père m'avait défendu sa porte, étant revenu malgré lui. J'allais le matin chez un vieux libraire, à qui mon père avait rendu des services sous la République, j'en partais à cinq ou six heures. Ce vieux libraire habitait le Quai des Augustins et sa boutique poudreuse s'annonçait par des volets gris fermés, une beauté pittoresque de toiles d'araignées qui dataient d'un siècle, des pyramides de bouquins antiques au milieu desquelles on avait créé des sortes de ruelles pour les passants, et enfin un comptoir de chêne, sur lequel les gens de la famille, une grande demi-servante picarde et deux ou trois commères venaient alternativement prendre leur café. Tout cela sordide, sans élégance, sans propreté, ne manquait pas de l'honnêteté bourgeoise et avare, sentait l'Université el la classe cuistre, puait la sacristie et me répugnait horriblement. Où étaient mes belles promenades dans les parcs verts qui remplissaient la moitié de Londres? Et les libres allures des marnions bien aérées, sur les penchants de montagnes boisées, avec le gazon fin des pelouses, les jeunes filles à cheval, très-chastes et très-indépendantes, des espèces d'Imogènes moins idéales, chez lesquelles l'audace physique n'étouffait jamais les scrupuleuses et adorables grâces du sens moral? Qu'était devenu ce divin sentiment de n'avoir à rien cacher, rien à réprimer; et de ne rougir d'aucun acte, d'aucune pensée, en ne se refusant aucun essor?
Dans quelle caverne de sauvage et de honte étaisje tombé ! Était-ce là mon pays? Avais-je un pays!
Personne ne m'avouait, tout le monde reculait devant moi, même le vieux libraire qui me nommait Piiilarète, clans la crainte de prononcer les damnées syllabes, les syllabes de malédiction, Chasles, un nom régicide. Ma mère venait me voir en cachette. On l'avait avertie que si son fils devenu Anglais, whig, libéral et exécrable, se ralliait à son père le conventionnel, et surtout s'il faisait ou tentait aucun mouvement dans le sens et la route de cette opinion jacobine, le pouvoir éveillé ne manquerait pas de sévir comme il l'avait fait déjà. Je logeais dans une petite chambre ignorée, rue du Paon, où nul ne me visitait. Jousse, mon ami de collège, descendant des protestants d'Orléans, s'était fait ministre de son Église et prêchait dans le Poitou. A quoi se prendre? Que faire? Il y avait chez le Père Merlin trois caveaux que plus de vingt mille volumes antiques encombraient. Je m'enfermai là et les classai. J'y appris l'art curieux et délicat des catalogues et des vieux livres. Jamais au surplus le vieux jésuite en robe courte, qui me croyait fils du diable, ne venait me voir dans mes caveaux. Il ne me payait pas; et cela lui suffisait. D'ailleurs excellent spécimen, dans sa redingote brune infatigable, s'élevant au-dessus des oreilles, tombant plus bas que la cheville, pâle, immobile, communiant tous les jours, ne vendant rien; sincère, un calviniste jésuite.
Toutes les conditions de la famille avaient été renversées et détruites pour moi. Mon père avait vendu l'hôtel Flavencourt et sa chère allée de tilleuls. Ma mère affaiblie par la souffrance morale n'étail
occupée qu'à soigner le blessé et le malade dont les douleurs étaient bien moins celles du corps que celles de l'âme. Lui-même était isolé, comme un vieux chêne frappé de la foudre qu'on aurait laissé debout dans une plaine et qui serait là, dépourvu de beau feuillage, la tête découronnée. Au surplus la France traite ainsi toutes les vieillesses ; surtout les gloires qui l'ennuient, dont l'éclatante durée lui déplaît, et dont son étourderie sauvage et polie se défait comme chez les plus civilisés cela arrive. Respecter ce que Ton a aimé, c'est trop. J'ai déjà dit dans mon Galilée comment les races en déchéance ne veulent pas tolérer la douce gloire des vieillards; ni Chateaubriand, ni Guizot, ni Rossini, ni Lamartine, ni David ne pouvant mourir dans la lumière, mais recevant, après des hommages, des hontes cruelles, et forcés de s'éteindre dans l'humiliation, la misère ou la rage, s'ils n'échappaient par l'ironie et la fuite, comme Voltaire et Rossini l'ont fait si à propos.
Mon père, retiré d'abord dans une cour obscure d'une vieille maison de la rue Saint-Jacques, avait évité l'exil et la prison, par une conduite très-habile, que lui avait enseignée sans doute son accointance ancienne, la diplomatie du clergé supérieur, le plus fin des maîtres en ces matières. Il n'avait point signé l'acte additionnel que Napoléon Bonaparte avait offert sinon imposé à ses sujets ; et il se trouvait par là dans une catégorie toute spéciale. Il avait eu aussi le tact de conserver avec dès hommes de l'ancien régime de très-bons rapports ; avec Du-
monchel, de l'Université; Noël auquel tant d'ouvrages scolaires sont dus; M. Lemoine, ancien secrétaire de l'un des impuissants ministres qui avaient essayé de sauver Louis XVI, et qui l'avaient perdu. Avec ces appuis, mon père se soutenait, ne cédait sous aucun point et ne s'abaissait pas. Mais ces habiletés de l'ancien monde social n'allaient point à ce que je me proposais comme idéal de la nouvelle vie et à ma manière de voir. Elle était puritaine sans prétendre à la vertu ; et c'était de vérité que ces choses me paraissaient manquer; la politesse raffinée, très-humble serviteur de nos lettres, les formules, les révérences ont peu à peu disparu ; nos mœurs sont devenues moins élégantes, mais quant au fond nous n'avons pas amélioré la fraude sociale que nous avons transportée dans le moral et dans la gestion des affaires. Nous nous courbons sous un maître méprisé; mais nous ne saluons plus les femmes. Nous adoptons des constitutions auxquelles nous ne croyons pas ; mais nous signons à l'anglaise : votre dévoué. Le mensonge clés paroles est rentré dans les âmes; et la grossièreté môme a été simulée.
Selon moi, mon père aurait dû ne point rester dans un pays qui le maudissait. Je blâmais, comme un vrai jeune homme, et un jeune homme imprégné de teutonisme, les ménagements et les atermoiements, les concessions et les obliquités. Je ne convenais pas que mon père eût le droit de me défendre l'entrée de la France et celle de sa maison ; et bien que ses motifs, comme aujourd'hui je le reconnais,
fussent bienveillants, personnels, excellents, ils révoltaient ma droiture, irritaient ma fierté et ne trouvaient pas grâce devant mon rigide bon sens. Aussi tombai-je dans une amère douleur, ou plutôt dans un anéantissement absolu. Point de foyer domestique. Point d'amis. Aucune perspective devant moi. Ni vices, ni études, ni distractions. Pas une maison qui s'ouvrît pour moi, pas un cœur qui me répondît. Ma mère s'affaissait dans le dévouement. J'avais apporté quelque argent de Londres. J'en remis à ma pauvre vieille mère la plus grande partie et, accompagné d'un gros chien de Terre- Neuve que j'appelai le baron de Tott, je me mis en route pour aller à Orléans, où se trouvait Jousse. La route à faire à pied me sembla meilleure que dans une diligence.
On ne fait, on ne réussit en rien en France que par l'intrigue, c'est-à-dire par un certain mécanisme d'influences qui agissent les unes sur les autres, roues s'engrenant les unes dans les autres, Fopinion la plus folle agissant comme influence quand cette opinion est acceptée et le grand artifice consistant à entrelacer et mettre en œuvre pour réussir dans une affaire beaucoup d'intérêts divers et dépassions ardentes, surtoutde préjugés. Ce sont là les conditions du succès. Il n'y a jamais eu de société plus méprisante de la vertu malheureuse, ou de l'honnêteté malhabile ou du talent isolé. Nulle part le triomphe des coquins n'a passé pour plus légitime.
Il est vrai que le coquin sans succès y est plus
bafoué que partout. Si Louis-Napoléon n'avait pas réussi dans ses deux escapades, il n'y aurait jamais eu pour lui assez de sifflets. On me recommanda à Villemain sans que je le susse.
Celui-ci était le Voltaire de la bande doctrinaire, dont Cousin était le Demosthène et Guizot le Bossuet. J'étais signalé à ces messieurs comme un libéral jeune, pouvant grossir leur armée. Aucun des trois n'était sans mérite et sans talent, tous trois étaient rompus et roués, jusqu'à la dernière finesse, à la vieille manœuvre sociale. Le plus fort était Guizot, qui a tant marqué ; le plus déhonté était Cousin que son rival Guizot a éclipsé; le plus faible était Villemain, qui en passant au ministère a effondré sa raison. C'est par Guizot que la théorie de l'intrigue, devenant théorie des influences, a été moralement justifiée; c'est Cousin, qui, appliquant à la politique la théorie de Hegel, a posé en principe l'excellence de tout ce qui arrive au monde. Villemain, comme l'abeille attique, se contentait de voltiger sur les systèmes et les races. Leur doctrine à tous, détruisant la certitude et le sens moral, était immorale. Elle péchait par sa base, puisque si elle ne réussissait pas elle était condamnée.
Je comprenais mal le français quand je revins de Londres en 1822; il m'était impossible d'ajouter un s à la queue des adjectifs pluriels, parce qu'en anglais les adjectifs sont indéclinables, et je ne savais plus ni comment saluer, ni comment ôter mon chapeau. A cette époque un chapeau et une tête anglaise étaient des choses indivises, lesdeux membres
d'un éternel ménage, sans séparation et sans divorce. La restauration de Louis XVIII avait ramené en France un certain vernis d'ancienne politesse de l'OEil-de-Bœuf qui, entre 1815 et 1830, recouvrit plus ou moins les nouvelles mœurs nées de la Révolution. Je tombais, au milieu de tout cela, dans ces mœurs si mêlées, si étranges, résultat de tant de siècles de civilisation élégante, terminés et couronnés par une catastrophe; j'arrivais dans ce monde nouveau et confus, absolument comme si je fusse tombé de la lune. En fait de politique, je ne connaissais que les tories et les whigs; en fait de littérature, Shakespeare et Byron; en fait de cuisine, le bœuf rôti et le porter. Tout mon cœur était resté fidèle à la France, mais toutes mes habitudes appartenaient à ce pays nouveau. A quinze ans le cœur est si facile î et la cire molle dont nous sommes faits se pétrit et se moule si aisément! Le doux ciel, la terre fertile et fleurie, la vivacité et la grâce de mes compatriotes et de ma France m'étonnaient en me ravissant; je jouissais avec une sorte d'amertume de ces biens auxquels je me sentais jusqu'à un certain point étranger; je parlais mal ma propre langue et cela me gênait. L'accentuation martelée, la perpétuelle note pointée de la mélopée anglaise m'était restée malgré moi. Je chantais mes phrases, mon expression devenait dure et bizarre, et je sentais que je ne pouvais plus atteindre ni imiter cette simplicité de cadence et cette facilité non affectée de notre idiome tout rempli de délicatesses et de finesses naïves. De là un sentiment d'embarras étrange
qui ne pouvait inspirer de pitié ou d'intérêt à personne. Ce qu'on eût pardonné à un étranger, on ne mêle pardonnait pas; j'étais resté Français par l'âme et l'esprit; j'étais devenu Anglais par les formes. J'avais pris l'habitude de ces gants de daim jaune et de ces pantalons à guêtres sans lesquels on n'était pas gentleman là-bas; et, pour m'avoir aperçu à mon arrivée, dans ce costume accompagné de la queue de morue de l'habit anglais et du chapeau à bords immenses, le tout porté avec l'incroyable roideur d'une momie égyptienne, je passai dès l'origine pour horriblement affecté, guindé, recherché, faux, et qui sait? perfide peut-être ; qui sait encore? peut-être étais-je capable de bien des noirceurs. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que je déplaisais extrêmement et que j'étais en fonds pour cela, avec mes habits, mes habitudes et le chagrin, que me causait la conscience d'un anglicisme déteste.
Ce que ma pauvre àme de jeune homme a souffert de se trouver ainsi incomplète et dépareillée, je ne saurais le dire. Je me croyais haï, je n'étais qu'ennuyeux. Je me regardais comme obligé à la franchise, et cette franchise me rendait insupportable, abominable; elle m'achevait. Il m'était impossible de comprendre une Chambre des députés sans sympathie populaire et une Chambre des pairs que personne ne respectait. Je n'entendais rien à ces libéraux qui aimaient Napoléon jusqu'à la fureur; et je ne réconciliais pas dans ma pensée l'enthousiasme pour la liberté avec l'enthousiasme pour un despote, sublime sans doute mais peu libéral. Il me
semblait impossible de pénétrer clans le mystère de ces mœurs des salons où M. de Béranger, admirable poëte, chantait Lisette et Suzon et la Mère Bontemps, assis sur un sofa de velours entre une fille dégénérai de l'Empire et une sœur de munitionnaire général. Enfin tout en m'ouvrant l'esprit sous d'autres points de vue, l'Angleterre m'avait refait naïf et ingénu quant à mon pays. Ceux qui ne me prenaient pas pour un sot me prenaient pour un hypocrite; mais la plupart se contentaient de méjuger un petit être fort prétentieux et singulièrement affecté. Malheur à qui ne ressemble pas à ceux qui l'environnent!
J'étais un Faust jeune qui n'avais encore vu que mes livres, la nature et le Barbet. J'adorais la seconde, faisais mon choix des premiers. Je me mis à étudier Marguerite. On me la jeta plusieurs fois à la tête. Ici le proxénétisme est universel.
De ces passions et de ces influences, une seule me touche au cœur; celle de Mme de Staël. Elle se rattachait et me rattachait à Rousseau, le démocrate et l'ouvrier antique; mais si elle était Genevoise comme le fils de l'horloger, elle était moins enfoncée dans Plutarqueet moins vouée que lui à Solon et aux anciens. Elle m'ouvrait des horizons et des vues non- "saulement sur le passé, mais sur l'avenir; elle s'accordait avec tous mes goûts de nature idéalisée et de caractère individuel. Shakespeare lui était cher et connu ; elle avait deviné l'Allemagne en essayant de la comprendre. Femme, elle avait levé devant Napoléon tout-puissant une tête virile ; et chose près-
que incroyable dans cette lutte entre le sexe le plus débile et le sexe le plus fort, elle avait personnifié le bon sens chez une femme passionnée, tandis que le lieutenant devenu empereur représentait l'insanité de l'orgueil chez l'homme de calcul et le défi impie lancé au possible par une géométrie effrénée. Elle était le type et la personnification du contraire.
Ces pages que j'avais écrites dans la petite maison ou hutte du Jardin, des Plantes, sous le vieux marronnier de Parmentier, sur une table de vieux sapin, entre une tasse de lait et un verre d'eau, furent le commencement et le début de ma vie littéraire. Bien souvent, depuis, j'ai renouvelé ce plaisir de tracer sous le ciel ma pensée intime, en face des Alpes et au bord delà mer, toujours à la lueur vive de ma vérité, sortant du cœur, comme je le fais encore maintenant même, au moment où j'écris ceci devant le beau lac des Waldstœtten en Suisse. Ce n'est point de ma part affectation vaine. C'est que la société des hommes me pèse et me gêne, c'est que son fardeau de mauvaises passions et de petits intérêts grossiers que je ne partage pas m'étouffe, et que la France les a rendus trop odieusement complexes, trop amers et trop furieux.
C'était le moment où le grand mouvement libéral bourgeois se faisait jour. Benjamin Constant, avec l'argent du banquier Laffitte, avait fondé et dirigeait contre Louis XVIII la Renommée, journal; le Censeur européen, mené par Duaoycr, un autre de ces gros canons braqués contre le trône, faisait trouée.
Deux intelligences gauloises d'un incontestable génie.
Ma mère, charmée que je me fusse décidé à sortir de mon nuage rêveur et de ma mystique indolence, porta à M. Guizot, secrétaire de la Renommée, cet Eloge sans réserve, et vigoureux par la forme, de Mme de Staël , L'article eut grand succès dans ce journal.