‹ MémoiresChapitre 27 sur 44 · MORT DE MA MÈRE · texte numérisé non relu

MORT DE MA MÈRE

— Je sens encore, comme dans les moments de ma vie les plus cruels, le besoin de causer avec moi et de me rendre compte de mon âme. Elle est flétrie. J'ai perdu ma mère; ma dernière espérance, sur le bonheur de laquelle se concentrait toute la perspective de mon bonheur. Je suis comme un arbre déraciné. Je n'ai plus de foi , d'espérance, ni d'amour. Ma sœur est une enfant. Mon frère est léger. Sentiments profonds, mœurs élégantes* nobles pensées! Où donc? La vie se creuse, et se creuse.... et rien. Je suis profondément malheureux, et le mal n'est pas à la surface, mais dans les profondeurs de l'âme.

— Goncentrez-vous par vous; ramenez vos lignes vers le centre; secret de talent et de bonheur. Mais l'égoïsme est là.

— Un peu de nature dans les arts; un peu de naïveté dans l'esprit: charme suprême.

— Je suis fatigué d'étudier les hommes, d'observer les hommes ; fatigué de souffrir ; fatigué de jouir ; fatigué de combattre.

— Regret de ma mère. Àh! ne jamais lavoir. Jamais! Trois nuits passées près d'elle, morte. L'aspect de la mort, arrivant, croissant, achevant son horrible possession. Ma mère fut malheureuse toute sa vie; elle m'aima; elle vécut en moi; elle vécut pour moi. Au moment où je m'élançais vers son bonheur, je la perds. Ah! la vieî

— Les efforts sur moi-même me rendront-ils du bonheur? Essayons. Les petits succès ont été sans résultat pour le bonheur; les jouissances également vaines. Hélas! non, il n'y a que des plaisirs possibles; pas de bonheur. Mais il y a l'amitié qui subsiste.

Samuel Jousse, Eugène Delacroix, Philarète Chasles, trois amis de collège; l'un Juif, l'autre fils de ministre, le troisième fils de révolutionnaire: l'un, philosophe, devient protestant; le second, homme d'esprit, fonde une école de peinture; le troisième, rêveur, gagne des prix d'Académie française. Le premier semblait fait pour les conjurations, le second pour le bel esprit, le troisième' pour une philosophie sombre. Le premier a vécu obscur, parmi les réformés du Midi; le second, hardi, parmi les peintres qui ont voulu détrôner David, ou plutôt à

leur tête; le troisième, connu dans le tourbillon des gens de lettres, des passions et des plaisirs. Que de contradictions entre les motifs et le but, entre les promesses et l'accomplissement! Nul de ces hommes n'a tenu ce qu'il promettait. Tous trois ont menti à leurs premiers moments. Tous trois bizarres et originaux.

— Mes jours sont si ternes I je n'espère plus rien que de la ponctualité envers moi et de l'exactitude dans l'accomplissement des devoirs.

On vit triste et on vit. On sent que rien n'est pour soi un soutien, un motif de vivre. Et cependant on vit, on respire, on avance; cela fait mépriser soi et cette existence et tout ce qui la partage.

Voici un plan de vie auquel je devrai peut-être, sinon du bonheur, au moins du repos.

Avec les 5,000 francs de revenu de notre patrimoine, je payerai mes dettes.

Je travaillerai de manière à produire 900 francs par mois.

Je payerai 300 francs ma pension.

Je m'entretiendrai avec 100 francs.

Je donnerai à ma sœur 50 francs.

Il me restera 450 francs par an.

Du mois de novembre 1828 au mois d'août 1829, dix mois font dix fois 450 = ou 4,500 francs.

Avec cette réserve de 4,500 francs j'irai passer trois mois à Rome, du mois d'août au mois d'octobre.

Page 1