ÉCOUEN
Yous connaissez la petite ville d'Écouen ; elle est environnée d'un paysage si gracieux, si frais, la vie y est si paisible, la Seine qui la baigne arrose des bords si verdoyants ! Il y a encore là une de ces belles cathédrales qui nous parle de tout le passé, des cathédrales qui écrasent la ville, qui avec leurs vieilles tours et leurs vieux saints ont survécu aux rois, aux princes, aux générations.
En octobre 1831 j'allai chercher quelques jours de paix dans cette ville.
Écouen et Chantilly sont d'intéressants villages historiques. Je vous recommande surtout Écouen, sa solitude profonde, son parc silencieux, son esplanade tranquille, sa vieille église et sa célèbre aubergiste. Vous emporterez, s'il vous plaît, une brillante et spirituelle histoire du château par le Marseillais
Gozlan et les heures passeront vite. Je le peins aussi, mais plus tard, ce curieux ouvrier arabe.
Que cette architecture de la Renaissance est fine et délicate ! Que d'invention clans cette imitation I Quel heureux agencement du génie italien et des nécessités françaises ! Une élégance qui n'est pas stérile, une symétrie qui n'est pas prude, un caprice plein de verve et se modérant à force de goût ! L'art méridional voguait vers nous à pleines voiles et venait aborder nos rives bourgeoises, gauloises, gothiques. Nos mœurs étaient très-arriérées, quand le connétable Anne fit bâtir ce palais ou château, cette grande et belle inutilité, qui n'a presque jamais servi à sa famille, et dont la pierre est encore blanche, comme si les ouvriers l'avaient quittée hier. Car c'est quelque chose cle féerique et d'extraordinaire que toute cette richesse d'ornements dans un désert ; cette grande œuvre de luxe au sein du profond silence, la richesse de l'Italie telle qu'elle était du temps de l'Arioste : et pas un être humain sous ces voûtes, pas un promeneur dans ce vieux parc aux grandes allées ! Le soir, une petite lumière unique, là-bas sous ce pont-levis, bien loin ; c'est le logis du concierge, seigneur et maître de la demeure. Ne craignez pas les fantômes ; rien pour la terreur ; le plus superstitieux et le plus poltron égaré dans le château d'Écouon, la nuit, au fond du corridor le plus obscur, s'il s'endormait sous ce portique, ne rêverait que douceurs. Alcine lui enverrait ses serviteurs, il aurait un rêve de TArioste-
Je me logeai avec le rapin Richebois, mon secré.
taire, chez une vieille femme, Mme DuTocq, aubergiste, savante et babillarde, antique et juvénile, qui parlait toujours et ne perdait pas un mot, hors de ses intérêts, savait le nom de toutes les pierres et de tous les monuments du canton, s'humiliait jusqu'à terre et gardait sa dignité, la dignité du lieu, du château et des souvenirs ; complaisante, infatigable, redoutable aux bourses ; sans yeux quand il le fallait, argus quand il y avait péril pour la caisse ; figure virile à nez de Bourbons ; un Louis XIV en cornette avec ses soixante-dix ans, commandant à l'huissier, à l'avoué, à l'antiquaire; toujours bien avec le brigadier, habile à donner à son unique vin de Beaune tous les baptêmes de fantaisie; le type de l'aubergiste. Une fois ce personnage peint, que vous diraije des autres? Elle seule existe dans le village historique. Elle est l'histoire du canton. Elle absorbe tout.
Ce fut là que je dictai mon œuvre nouvelle au singulier rapin, mon secrétaire, au jeune Bichebois. Il errait, lui, six heures par jour à la recherche des beautés de village. Moi, j'étudiais et je rêvais. Heureuses journées de solitude ! Quel bonheur de se sentir vivre ! d'errer sous ces charmilles ! Point de vices, de folies, de maîtresses ; aucun plaisir. Mais aussi point d'intrigue, de bassesse; aucune envie. Des études assidues : Galderon, Goethe étudiés à fond ; cela me suffisait.
Je ne recevais aucune visite ; les parisiens n'ont garde de se rendre à Écouen ! c'est un des endroits les moins visités et les moins connus des environs
de Paris. Versailles est plus fréquenté. J'allais quelquefois à Versailles . ville rectiligne, dont le peuple de marbre et le peuple de bronze semblent autant d'esclaves en présence d'un éternel despote; Versailles où l'alignement a détruit la beauté, où la majesté est si équilatérale que l'on a envie de pleurer devant ces eaux prisonnières. On plaint cette ardente sève des arbres, que le ciseau a mis à Tordre et au régime ! Cependant, même avant les chemins de fer, Versailles était familier à la foule parisienne. Elle aime l'esclavage ; tous ses jardins se peuplaient; le mirliton de Saint-Gloud vous pinçait l'oreille. Au milieu de ces massifs si tristes et si funèbres s'élève le palais, vraie geôle royale, on n'a guère osé le dire, architecture d'une stérilité de lignes et de plan, d'une monotonie de conception qui paralyse la pensée. Je revenais ensuite à Écouen, plus ennemi que jamais de cette servitude, et je causais avec l'aubergiste du village historique. Elle avaitvu Mirabeau, Helvétius; sa mère avait connu le Régent. J'écoutais ses bonnes histoires sur les guides de la garde impériale qui habitèrent le château et sur les jeunes filles de Mme Gampan, j'admirais comment l'esprit monarchique et le cube de la convenance avaient pénétré même les couches inférieures de notre société française.
Délicieux moments, écoulés dans la solitude du village historique. Walter Scott n'est parfaitement concevable que dans de telles localités et dans ces temps-ci, lorsque la société antique nous fait ses adieux, sans que nous ayons encore eu le bonheur
de saluer la société nouvelle sa fille, et de savoir qui est celle-ci peut-être. Entre ces linceuls et ces langes, ce tombeau et ce berceau, ce néant qu'on appelle autrefois et ce néant qu'on appelle plus tard, je rêvais le monde des jours futurs et, de mon dedans, j'observais tout.
Où est le progrès? Où est-il, me demandais-je, ce berceau d'or ? et cette noble puberté du génie français qui devait renaître ? Est-ce la troupe des roués et des brutaux? Est-ce Véron, Romieu ou Buloz qui l'annoncent? Et je me repliais dans ma solitude et m'y enfonçais, heureux, rêvant, étudiant et méditant toujours. J'oubliais Paris, l'âpreté des disputes, la complication des intrigues. Mon âme se rassérénait. Entre la vie active delà nature et le souvenir des arts et. des hommes d'autrefois, je vivais double.