‹ MémoiresChapitre 30 sur 44 · SUR LE STYLE · texte numérisé non relu

SUR LE STYLE

Peu à peu s'est étendue, sur le style académique, une nuée grise et lourde ; aucune naïveté ; pas de saillie; pas de liberté; une chape de plomb. L'École normale y a beaucoup contribué : Nisard prêchant le bon sens; l'idiot et madré S... ont eu leur temps contraire de triomphe. Cette gloire des Maintenons littéraires ne pouvait durer ; l'autre style, fou, furieux, tout par saccades, reprit son orgie. Les phrases insensées, évaporées, furieuses, sans queue ni tête, battirent l'estrade. Michelet lui-même — génie — une étincelle hystérique dans un érudit, cédait à la contagion , et tombait par horreur du Mignétisme cadencé de l'isocrate et de l'Isias dans Y hypnotisme lyrique, dans l'épilepsie, dans la fureur magnétique, mêlée d'acier, d'héroïsme imbécile. Les plus spirituels alors, les jeunes, forcés au mépris par le dégoût de ces deux littératures, l'une de rabâchage élégant, et l'autre de soubresauts ivres, inventèrent un autre mode.

daccord avec les goûts du temps. Ce fut la blague.

On adorait alors le cancan. On voulait lire vite, oublier vite et passer à autre chose. L'idée de la mobilité dominait tout. Les Chroniqueurs, lingers au petit crochet de la littérature, ramassèrent partout leurs chiffons de médisance et leurs loques d'anecdotes. L'esprit public s'en accommodait et les gens du pouvoir en étaient heureux. La petite presse servie et exploitée par les financiers s'est établie alors.

Triste et même affreux résultat. J'avais dans ma jeunesse pris rang parmi les sagittaires de la littérature et même les plus légers et les plus lestes. Mais alors il s'agissait d'une puissance à détruire, d'une forteresse attaquée ; il y avait même péril pour nous. Cette guerre durait depuis le commencement de la Révolution française; les Actes des Apôtres, puis le Cousin Jacques) et ensuite le Nain jaune, le Corsaire, le Miroir, Y Opinion, s'étaient signalés comme belliqueux. Les uns, troupe d'avant-garde, les autres harcelant l'ennemi sur ses flancs et pillant ses bagages. Jouy, en souvenir d'Addison- qu'il avait lu autrefois dans l'Hindoustan avec les officiers anglais et leurs bayadères, avait donné à la petite presse de Paris (attaquant Louis XVIII) une impulsion addisonienne très-vive : Etienne son ami, dans son Nain jaune, avait hasardé des escarmouches encore plus vives. C'était la guerre. Quiconque recueillerait ces épigrammes en un faisceau en composerait une histoire satirique admirablement piquante. Beaucoup de talent et de verve chez ces uhlans littéraires. Les premiers en date, les Champfort, les

Rivarol et les Champcenetz ont dépassé en malice tous leurs successeurs. Les Actes des Apôtres leur appartiennent; cette parodie excellente dirigée contre les Évangélistes révolutionnaires. Par degrés, de cette hauteur on est descendu jusqu'à la plaisanterie de l'idiot, jusqu'à l'ironie sans but, née du cerveau vide et de l'âme creuse ; on a créé des instruments sur lesquels retentit l'écho burlesque de la nullité personnelle. De quoi se moque-t-on? De rien. De quoi ne se moque-t-on pas ? De tout. Cette ironie générale qui rit d'elle-même ressemble au rictus du crâne d'Yorick. Il n'y a rien dans la cervelle; et le cœur n'est plus. Mais la bouche du vieux mort reste entrebaillée et semble rire. Ainsi rient le Charivari et le Grelot depuis que toute idée sérieuse est morte en France. Le mercure n'est pas une panacée, c'est un corrosif !

Un anglais, critiquant sans amertume mais sincèrement 1 830, et, pour rendre compte de ses impressions, il critique les livres de Sainte-Beuve et de Cousin, sur les Femmes du dix-septième et du dixhuitième siècle, et avoue qu'il ne comprend pas 1 vie de ces personnes. Quand donc, demande-t-il, tra vaillent- elles? Elles ne doivent pas travailler, Monsieur l'anglais, parce qu'elles sont nobles. C'est l'esclave seul qui travaille. Vous ne voyez donc pas que notre monde à nous gallo-romains est aristocrate' L'aristocratie latine fait du labeur une tâche et par conséquent de la femme noble une oisive. Cela a été inventé en Provence après la féodalité. Les maris

couraient le monde; leurs femmes qui restaient au logis étaient entourées de servantes et de petits serviteurs qui leur chantaient des rondeaux avec la mandoline ou la cithare. Le monde latino-chrétien a inventé les cocus-bénévoles, les libertins-platoniques, les catins sanctifiées et les ménagères paresseuses. Heureusement le nord a gardé ses femmes du ménage actif et de la fidélité élégante; il nous les donne encore pour modèles.

Nous avons aimé ce qui plaisait à Paris, aux salons de Paris, aux duchesses des salons de Paris, aux cardinaux directeurs des duchesses, aux marquis, amants des duchesses ; aux orthodoxes en toute chose ; aux adeptes du style pur, de la révérence exacte et du formulaire accompli. Lire Jansénius ou Milton, vivre seul, arborer son propre drapeau ; choquer en quoi que ce soit l'évangile de la moutonnerie, c'était se bannir.

Cependant le fonds royaliste des Débats, ayant chassé Charles X, fut contraint d'accepter ensuite pour maître un demi-régicide, roi fils de républicain. Force avait été aux Débats de s'accommoder de Louis- Philippe, dont' le père avait tué Louis XVI. Il fallait bien aussi s'accommoder de moi, fils de mon père ; j'étais une pomme véreuse de même espèce ; et Berlin aine, étant un prêtre défroqué, comme mon père, m'accueillit sans peine. Il savait l'anglais et beaucoup de nos goûts coïncidaient. Feletz, de race noble, charmant esprit, qui avait été aussi dans les ordres et qui menait la vie libre du monde, m'ac-

cueillit. Mais S..., le cuistre juif, qui jouait le rigide, Jules Janin, le pion frivole, qui jouait le bonhomme, ne purent me tolérer. J'étais pour eux anglais et allemand. Ils se mirent à me faire la guerre, une guerre sourde de sacristie et d'antichambre, puant le bénitier, la loge de portier, la souquenille sale et récritoire: guerre de valets consistant en rapports mensongers, récits scandaleux, basses anecdotes, dires, facéties, cancans et grimaces, mêlés de méchancetés taquines et de gueuseries envenimées.

Ce fut d'ailleurs, comme d'un laboratoire infect, que se répandirent les vapeurs qui me tuèrent dans leur monde.

Pendant ces cabales et ces mystères, je vivais seul relégué dans une petite chambre, souvent à Bellevue, Arcueil, Saint-Denis ou Enghien, et le pauvre Student travaillait. Mes orgies d'études et de solitaires promenades s'abreuvaient d'eau et de lait. Gomme tous les vrais studieux, je jouissais de mon ascétisme ; j'ignorais les faits et gestes de ce monde et je me trouvais anéanti sans le savoir. Dans toute autre société on aurait été au fond des choses. Ici la légèreté gausseuse, narquoise et méchante s'armait de mon absence et de ma rêverie, et m'écrasait.

Comme les Byzantins, ils vivaient dans une buée de petits mensonges, de sobriquets ridicules, de parlages empoisonnés, dans un brouillard et une brume de récits sur le tiers et le quart, qui désennuyaient leur paresse et servaient leurs haines. On n'aurait pu dissiper ces vapeurs qu'en donnant la li-

berté à la France ; mais la France en était incapable précisément parce que la puérilité de ses haines et ses passions misérables s'exhalaient en cancans mêlés d'intrigues.

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