LE KOI LOUIS-PHILIPPE
Les hommes qui, sous les titres divers et inutiles de roi ou d'empereur, ont successivement pris le gouvernement de la France qui ne les appelait pas, et qui n'a su ni les nommer, ni les choisir, ni les renverser, ni les modifier, ni les améliorer, ni les conserver, étant dans sa masse dénuée de sens politique, et dans ses individus de force morale, elle les a subis tous ; — ces hommes n'étaient ni des vices énormes ni de vraies vertus. Ils affectèrent chacun un mode différent de langage et d'attitude, soit pour se détacher de leur prédécesseur immédiat, soit pour le critiquer tacitement par la violence de l'an-
tithèse. Charle X était aussi dévotement, froidement hautain que Louis XVIII le païen , citant Horace à tout propos, était familier, épigrammatique et pédant. Napoléon Ier, le plus grand très-certainement, mais d'une grandeur dangereuse, puisée aux sources du moyen âge italien; — inique, rusé, personnel, menteur, sans âme pour les délicatesses, sans pitié pour les faibles, sans probité dans le succès, sans arrêt dans le triomphe, sans magnanimité dans l'infortune, avait inventé au service de son rôle une brusquerie incisive de ton et un mélange de familiarité guerrière et d'altière concision, calculées pour frapper, dominer et admirablement mener les hommes. C'était l'autorité, exprimée d'une voix de hautbois qui crie ou de clairon qui tonne. Louis-Philippe n'en avait pas. Sa parole coulait comme une nappe d'eau sur une pente, ne rayonnait, ni ne s'arrêtait, ni ne vous intéressait, ni ne vous imposait. Une fois le ressort détendu et l'écluse lâchée, tout partait. Rien que l'on retînt, rien d'excellent, rien qui restât ou qui se gravât. J'ai eu occasion de l'entendre pendant une heure entière, ainsi que Louis- Napoléon qui, après lui, escamota la noix muscade de ce triste pouvoir. Tous deux aventuriers, tous deux ayant vu le monde, préparé leur tour de force par de longs voyages, fait leur éducation à l'étranger et pris leurs inscriptions royale, impériale, à l'école du malheur.
L'un et l'autre savaient les affaires; l'un était précepteur, l'autre ingénieur. L'un était d'avance en harmonie avec une époque qui cherchait des doc-
trines; l'autre avec l'époque suivante qui réalisa des machines. Pas plus que Bonaparte, Louis XVIII ou Charles X, ils n'avaient cette largeur de cœur de Henri IV, ou cette active clarté des vues généreuses de Charlemagne, ou cette charitable tendresse de Trajan, ou cette lumineuse ardeur du bien moral, comme Marc-Aurèle. Par la profondeur secrète et les lentes combinaisons, Louis-Napoléon l'emportait sur eux tous, comme Louis-Philippe par les qualités du père de famile. Il aurait été fort bon greffier, huissier au canton de Lucerne ou de Fribourg. Il ne se connaissait pas en hommes; et tout en les trompant il les subissait. Sa conversation même était une sorte de fraude. J'obtins une audience en partant pour l'Angleterre avec l'ambassade de Soult; je désirais utiliser ce pompeux emploi d'attaché d'ambassade et obtenir l'accès alors difficile des archives de Londres, pour mettre la dernière main à mon livre commencé par les dernières années de Louis XIV et sa lutte avec Guillaume III. Je fus reçu aussitôt; mon audience dura une heure. Je vois encore Louis-Philippe, dans une encoignure des Tuileries, le chapeau à plumes sur les genoux, et parlant. Il me disait ses voyages. J'écoutais. Il posait et parlait. Naples où il avait vécu, sa femme, ses enfants étaient passés en revue. L'attitude était celle d'un bonhomme, le discours était insignifiant, intarissable, sans trait, comme le résultat d'un jet machinal provoqué par un moteur matériel. J'écoutais. Le chapeau tomba. Je le ramassai respectueusement. L'ambassadeur de Ha-
novre fut annoncé. Je me levai. « Restez, M. Chasles, me dit-il, j'aurai bientôt fait. » Puis il revint et recommença. Pas un intervalle libre pour placer ma requête. Enfin, quand il se leva, je me levai et j'osai parler; je fis ma demande. «Adressez-vous à Mole, me dit-il. — Sire, répliquai-je, le bon Dieu est au-dessus des saints. — C'est moi, dit-il avec esprit, qui suis le Saint. Ils sont les dieux. — Oserai-je solliciter de Votre Majesté la faveur d'être recommandé par elle à ses ministres? » Et son œil s'illuminant tout à coup d'une clarté caustique : « Recommandez-moi à mes ministres ! » Et il me congédia.
Le passé écrase, étouffe et ensevelit les peuples latins. Ils ne peuvent se débarrasser de leurs habitudes de centralisation monarchique. Quand ils essayent la république, la monarchie perce sous leurs formes républicaines. Marat est un inquisiteur. Le bonnet rouge n'est qu'une calotte sacerdotale. Fouetté est un Torquemada ; le régime cellulaire remplace la torture. Pas de liberté. Les procès de presse abondent, la pensée est moins libre que jamais. Avec des débris Louis-quatorziens, des ruines voltairiennes, des importations anglaises et un badigeon impérial par-dessus, on continuera la monarchie. On se haïra, on se nuira, on se tuera. Les conseils municipaux, par tous les moyens, tâcheront de vexer le maire; les conseils généraux se mettront en sourde insurrection contre le préfet; les chambres taquineront le roi, la presse harcellera le pouvoir, les écoliers leur professeur, l'administration
tout le monde. Régime de haine. On gardera le Code civil, œuvre de centralisation. Et, sans respect pour l'homme, pour la conscience, pour l'âme, la loi ne veut pas que le père de famille soit libre en matière de testament. Elle est communiste; elle fait un délit du vagabondage; elle est régimentale. Elle ne veut pas que le soldat coure les champs. Sommesnous des soldats?
Au lieu de placer le levier dans l'homme, dans le centre de la vie même, on l'a rejeté au dehors; si bien que l'État a serré dans son étau toute la vie. Il a chargé l'Église, puis l'armée, enfin l'Université, de serrer dans trois, étaux intérieurs la pauvre humanité esclave; trois corps, l'un armé, l'autre goupillonné, le troisième enférulé. L'individualité a péri. De là la toute-puissance des colonels, celle des proviseurs et celle des directeurs et confesseurs.